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: - Tristan et Iseut :

  1. #1

      Edward Francis
    01/05/2007
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    - Tristan et Iseut :

    - Tristan et Iseut :

    Marc Cornouailles .
    Rivalen Loonois .
    Rivalen Blanche-Fleur .
    Rivalen ǡ Blanche-Fleur ɡ Tristan Rivalen .



    Tristan Marc .
    Tristan Marc Morholt .
    Tristan ǡ Morholt Morholt Tristan Morholt Morholt Tristan "
    Iseut Irlande .
    Tristan Iseut Tristan Morholt Tristan Marc Cornouaille .



    Tristan Cornouailles .
    ȡ Tristan ѡ Iseut .


    Tristan . .
    Tristan : Iseut .
    Tristan Iseut Tristan Tristan Morholt .
    Iseut Morholt Tristan .


    Tristan Iseut Marc .
    Tristan Cornouailles et lIrlande .
    Iseut Tristan .
    Cornouailles .

    Brangaine - Iseut - ( ) Iseut Marc ӡ Iseut ǡ .
    Brangaine ( ) Tristan . Iseut .


    Iseut Tristan Iseut Cornouailles .
    ӡ Iseut .
    ޡ ǡ .

    ١ Iseut Tristan.
    ɡ Tristan ǡ Tristan ǡ .
    ǡ .
    Tristan bretonnes. ( ɡ ) .


    Tristan Iseut .
    Tristan Iseut ʡ Tristan .
    Tristan Cornouailles Iseut Iseut .


    Iseut Tristan .
    С ɡ bretonnes Tristan .

    - ( ) - Iseut .
    .

    ɡ Marc bretonnes Iseut Tristan ǡ Tristan Iseut Marc .

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  2. #2

      Edward Francis
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    : - Tristan et Iseut :



    ɡ .

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    Edward Francis






    I.


    LES ENFANCES DE TRISTAN





    Seigneurs, vous plat-il dentendre un beau conte damour et de mort ? Cest de Tristan et dIseut la reine. Écoutez comment grandjoie, grand deuil ils saimrent, puis en moururent un mme jour, lui par elle, elle par lui.

    Aux temps anciens, le roi Marc rgnait en Cornouailles. Ayant appris que ses ennemis le guerroyaient, Rivalen, roi de Loonnois, franchit la mer pour lui porter son aide. Il le servit par lpe et par le conseil, comme et fait un vassal, si fidlement que Marc lui donna en rcompense la belle Blanchefleur, sa sur, que le roi Rivalen aimait dun merveilleux amour.

    Il la prit femme au moutier de Tintagel. Mais peine leut-il pouse, la nouvelle lui vint que son ancien ennemi, le duc Morgan, stant abattu sur le Loonnois, ruinait ses bourgs, ses camps, ses villes. Rivalen quipa ses nefs htivement et emporta Blanchefleur, qui se trouvait grosse, vers sa terre lointaine. Il atterrit devant son chteau de Kanol, confia la reine la sauvegarde de son marchal Rohalt, Rohalt que tous, pour sa loyaut, appelaient dun beau nom, Rohalt le Foi-Tenant ; puis, ayant rassembl ses barons, Rivalen partit pour soutenir sa guerre.

    Blanchefleur lattendit longuement. Hlas ! il ne devait pas revenir. Un jour, elle apprit que le duc Morgan lavait tu en trahison. Elle ne le pleura point : ni cris, ni lamentations, mais ses membres devinrent faibles et vains ; son me voulut, dun fort dsir, sarracher de son corps. Rohalt sefforait de la consoler :

    Reine, disait-il, on ne peut rien gagner mettre deuil sur deuil ; tous ceux qui naissent ne doivent-ils pas mourir ? Que Dieu reoive les morts et prserve les vivants !

    Mais elle ne voulut pas lcouter. Trois jours elle attendit de rejoindre son cher seigneur. Au quatrime jour, elle mit au monde un fils, et, layant pris entre ses bras :

    Fils, lui dit-elle, jai longtemps dsir de te voir ; et je vois la plus belle crature que femme ait jamais porte. Triste jaccouche, triste est la premire fte que je te fais, cause de toi jai tristesse mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse, tu auras nom Tristan.

    Quand elle eut dit ces mots, elle le baisa, et, sitt quelle leut bais, elle mourut. Rohalt le Foi-Tenant recueillit lorphelin. Dj les hommes du duc Morgan enveloppaient le chteau de Kanol : comment Rohalt aurait-il pu soutenir longtemps la guerre ? On dit justement : Dmesure nest pas prouesse ; il dut se rendre la merci du duc Morgan. Mais, de crainte que Morgan ngorget le fils de Rivalen, le marchal le fit passer pour son propre enfant et lleva parmi ses fils.

    Aprs sept ans accomplis, lorsque le temps fut venu de le reprendre aux femmes, Rohalt confia Tristan un sage matre, le bon cuyer Gorvenal. Gorvenal lui enseigna en peu dannes les arts qui conviennent aux barons. Il lui apprit manier la lance, lpe, lcu et larc, lancer des disques de pierre, franchir dun bond les plus larges fosss ; il lui apprit dtester tout mensonge et toute flonie, secourir les faibles, tenir la foi donne ; il lui apprit diverses manires de chant, le jeu de la harpe et lart du veneur ; et quand lenfant chevauchait parmi les jeunes cuyers, on et dit que son cheval, ses armes et lui ne formaient quun seul corps et neussent jamais t spars. À le voir si noble et si fier, large des paules, grle des flancs, fort, fidle et preux, tous louaient Rohalt parce quil avait un tel fils. Mais Rohalt, songeant Rivalen et Blanchefleur, de qui revivaient la jeunesse et la grce, chrissait Tristan comme son fils, et secrtement le rvrait comme son seigneur.

    Or, il advint que toute sa joie lui fut ravie, au jour o des marchands de Norvge, ayant attir Tristan sur leur nef, lemportrent comme une belle proie. Tandis quils cinglaient vers des terres inconnues, Tristan se dbattait, ainsi quun jeune loup pris au pige. Mais cest vrit prouve, et tous les mariniers le savent : la mer porte regret les nefs flonnes, et naide pas aux rapts ni aux tratrises. Elle se souleva furieuse, enveloppa la nef de tnbres, et la chassa huit jours et huit nuits laventure. Enfin, les mariniers aperurent travers la brume une cte hrisse de falaises et de rcifs o elle voulait briser leur carne. Ils se repentirent : connaissant que le courroux de la mer venait de cet enfant ravi la male heure, ils firent vu de le dlivrer et parrent une barque pour le dposer au rivage. Aussitt tombrent les vents et les vagues, le ciel brilla, et, tandis que la nef des Norvgiens disparaissait au loin, les flots calms et riants portrent la barque de Tristan sur le sable dune grve.

    À grand effort, il monta sur la falaise et vit quau del dune lande vallonne et dserte, une fort stendait sans fin. Il se lamentait, regrettant Gorvenal, Rohalt son pre, et la terre de Loonnois, quand le bruit lointain dune chasse cor et cri rjouit son cur. Au bord de la fort, un beau cerf dboucha. La meute et les veneurs dvalaient sur sa trace grand bruit de voix et de trompes. Mais, comme les limiers se suspendaient dj par grappes au cuir de son garrot, la bte, quelques pas de Tristan, flchit sur les jarrets et rendit les abois. Un veneur la servit de lpieu. Tandis que, rangs en cercle, les chasseurs cornaient de prise, Tristan, tonn, vit le matre veneur entailler largement, comme pour la trancher, la gorge du cerf. Il scria :

    Que faites-vous, seigneur ? Sied-il de dcouper si noble bte comme un porc gorg ? Est-ce donc la coutume de ce pays ?

    Beau frre, rpondit le veneur, que fais-je l qui puisse te surprendre ? Oui, je dtache dabord la tte de ce cerf, puis je trancherai son corps en quatre quartiers que nous porterons, pendus aux arons de nos selles, au roi Marc, notre seigneur. Ainsi faisons-nous ; ainsi, ds le temps des plus anciens veneurs, ont toujours fait les hommes de Cornouailles. Si pourtant tu connais quelque coutume plus louable, montre-nous la ; prends ce couteau, beau-frre ; nous lapprendrons volontiers.

    Tristan se mit genoux et dpouilla le cerf avant de le dfaire ; puis il dpea la tte en laissant, comme il convient, los corbin tout franc ; puis il leva les menus droits, le mufle, la langue, les daintiers et la veine du cur.

    Et veneurs et valets de limiers, penchs sur lui, le regardaient, charms.

    Ami, dit le matre veneur, ces coutumes sont belles ; en quelle terre les as-tu apprises ? Dis-nous ton pays et ton nom.

    Beau seigneur, on mappelle Tristan ; et jappris ces coutumes en mon pays de Loonnois.

    Tristan, dit le veneur, que Dieu rcompense le pre qui tleva si noblement ! Sans doute, il est un baron riche et puissant ?

    Mais Tristan, qui savait bien parler et bien se taire, rpondit par ruse :

    Non, seigneur, mon pre est un marchand. Jai quitt secrtement sa maison sur une nef qui partait pour trafiquer au loin, car je voulais apprendre comment se comportent les hommes des terres trangres. Mais, si vous macceptez parmi vos veneurs, je vous suivrai volontiers, et vous ferai connatre, beau seigneur, dautres dduits de vnerie.

    Beau Tristan, je mtonne quil soit une terre o les fils des marchands savent ce quignorent ailleurs les fils des chevaliers. Mais viens avec nous, puisque tu le dsires, et sois le bienvenu. Nous te conduirons prs du roi Marc, notre seigneur.

    Tristan achevait de dfaire le cerf. Il donna aux chiens le cur, le massacre et les entrailles, et enseigna aux chasseurs comment se doivent faire la cure et le forhu. Puis il planta sur des fourches les morceaux bien diviss et les confia aux diffrents veneurs : lun la tte, lautre le cimier et les grands filets ; ceux-ci les paules, ceux-l les cuissots, cet autre le gros des nombles. Il leur apprit comment ils devaient se ranger deux par deux pour chevaucher en belle ordonnance, selon la noblesse des pices de venaison dresses sur les fourches.

    Alors ils se mirent la voie en devisant, tant quils dcouvrirent enfin un riche chteau. Des prairies lenvironnaient, des vergers, des eaux vives, des pcheries et des terres de labour. Des nefs nombreuses entraient au port. Le chteau se dressait sur la mer, fort et beau, bien muni contre tout assaut et tous engins de guerre ; et sa matresse tour, jadis leve par les gants, tait btie de blocs de pierre, grands et bien taills, disposs comme un chiquier de sinople et dazur.

    Tristan demanda le nom de ce chteau.

    Beau valet, on le nomme Tintagel.

    Tintagel, scria Tristan, bni sois-tu de Dieu, et bnis soient tes htes !

    Seigneurs, cest l que jadis, grandjoie, son pre Rivalen avait pous Blanchefleur. Mais, hlas ! Tristan lignorait.

    Quand ils parvinrent au pied du donjon, les fanfares des veneurs attirrent aux portes les barons et le roi Marc lui-mme.

    Aprs que le matre veneur lui eut cont laventure, Marc admira le bel arroi de cette chevauche, le cerf bien dpec, et le grand sens des coutumes de vnerie. Mais surtout il admirait le bel enfant tranger, et ses yeux ne pouvaient se dtacher de lui. Do lui venait cette premire tendresse ? Le roi interrogeait son cur et ne pouvait le comprendre. Seigneurs, ctait son sang qui smouvait et parlait en lui, et lamour quil avait jadis port sa sur Blanchefleur.

    Le soir, quand les tables furent leves, un jongleur gallois, matre en son art, savana parmi les barons assembls, et chanta des lais de harpe. Tristan tait assis aux pieds du roi, et, comme le harpeur prludait une nouvelle mlodie, Tristan lui parla ainsi :

    Matre, ce lai est beau entre tous : jadis les anciens Bretons lont fait pour clbrer les amours de Graelent. Lair en est doux, et douces les paroles. Matre, ta voix est habile, harpe-le bien !

    Le Gallois chanta, puis rpondit :

    Enfant, que sais-tu donc de lart des instruments ? Si les marchands de la terre de Loonnois enseignent aussi leurs fils le jeu des harpes, des rotes et des vielles, lve-toi, prends cette harpe, et montre ton adresse.

    Tristan prit la harpe et chanta si bellement que les barons sattendrissaient lentendre. Et Marc admirait le harpeur venu de ce pays de Loonnois o jadis Rivalen avait emport Blanchefleur.

    Quand le lai fut achev, le roi se tut longuement.

    Fils, dit-il enfin, bni soit le matre qui tenseigna, et bni sois-tu de Dieu ! Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix et la voix de leur harpe pntrent le cur des hommes, rveillent leurs souvenirs chers et leur font oublier maint deuil et maint mfait. Tu es venu pour notre joie en cette demeure. Reste longtemps prs de moi, ami !

    Volontiers, je vous servirai, sire, r pondit Tristan, comme votre harpeur, votre veneur et votre homme lige.

    Il fit ainsi, et, durant trois annes, une mutuelle tendresse grandit dans leurs curs. Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids ou en chasse, et, la nuit, comme il couchait dans la chambre royale parmi les privs et les fidles, si le roi tait triste, il harpait pour apaiser son dconfort. Les barons le chrissaient, et, sur tous les autres, comme lhistoire vous lapprendra, le snchal Dinas de Lidan. Mais plus tendrement que les barons et que Dinas de Lidan, le roi laimait. Malgr leur tendresse, Tristan ne se consolait pas davoir perdu Rohalt son pre, et son matre Gorvenal, et la terre de Loonnois.



    Seigneurs, il sied au conteur qui veut plaire dviter les trop longs rcits. La matire de ce conte est si belle et si diverse : que servirait de lallonger ? Je dirai donc brivement comment, aprs avoir longtemps err par les mers et les pays, Rohalt le Foi-Tenant aborda en Cornouailles, retrouva Tristan, et, montrant au roi lescarboucle jadis donne par lui Blanchefleur comme un cher prsent nuptial, lui dit :

    Roi Marc, celui-ci est Tristan de Loonnois, votre neveu, fils de votre sur Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan tient sa terre grand tort ; il est temps quelle fasse retour au droit hritier.

    Et je dirai brivement comment Tristan, ayant reu de son oncle les armes de chevalier, franchit la mer sur les nefs de Cornouailles, se fit reconnatre des anciens vassaux de son pre, dfia le meurtrier de Rivalen, loccit et recouvra sa terre.

    Puis il songea que le roi Marc ne pouvait plus vivre heureusement sans lui, et comme la noblesse de son cur lui rvlait toujours le parti le plus sage, il manda ses comtes et ses barons et leur parla ainsi :

    Seigneurs de Loonnois, jai reconquis ce pays et jai veng le roi Rivalen par laide de Dieu et par votre aide. Ainsi jai rendu mon pre son droit. Mais deux hommes, Rohalt, et le roi Marc de Cornouailles, ont soutenu lorphelin et lenfant errant, et je dois aussi les appeler pres ; ceux-l, pareillement, ne dois-je pas rendre leur droit ? Or, un haut homme a deux choses lui : sa terre et son corps. Donc, Rohalt, que voici, jabandonnerai ma terre : pre, vous la tiendrez et votre fils la tiendra aprs vous. Au roi Marc, jabandonnerai mon corps ; je quitterai ce pays, bien quil me soit cher, et jirai servir mon seigneur Marc en Cornouailles. Telle est ma pense ; mais vous tes mes faux, seigneurs de Loonnois, et me devez le conseil ; si donc lun de vous veut menseigner une autre rsolution, quil se lve et quil parle !

    .Mais tous les barons le lourent avec des larmes, et Tristan, emmenant avec lui le seul Gorvenal, appareilla pour la terre du roi Marc



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    II.


    LE MORHALT DIRLANDE

    Quand Tristan y rentra, Marc et toute sa baronnie menaient grand deuil. Car le roi dIrlande avait quip une flotte pour ravager la Cornouailles, si Marc refusait encore, ainsi quil faisait depuis quinze annes, dacquitter un tribut jadis pay par ses anctres. Or, sachez que, selon danciens traits daccord, les Irlandais pouvaient lever sur la Cornouailles, la premire anne trois cents livres de cuivre, la deuxime anne trois cents livres dargent fin et la troisime trois cents livres dor. Mais quand revenait la quatrime anne, ils emportaient trois cents jeunes garons et trois cents jeunes filles, de lge de quinze ans, tirs au sort entre les familles de Cornouailles. Or, cette anne, le roi avait envoy vers Tintagel, pour porter son message, un chevalier gant, le Morholt, dont il avait pous la sur, et que nul navait jamais pu vaincre en bataille. Mais le roi Marc, par lettres scelles, avait convoqu sa cour tous les barons de sa terre, pour prendre leur conseil.
    Au terme marqu, quand les barons furent assembls dans la salle vote du palais et que Marc se fut assis sous le dais, le Morholt parla ainsi :
    Roi Marc, entends pour la dernire fois le mandement du roi dIrlande, mon seigneur. Il te semond de payer enfin le tribut que tu lui dois. Pour ce que tu las trop longtemps refus, il te requiert de me livrer en ce jour trois cents jeunes garons et trois cents jeunes filles, de lge de quinze ans, tirs au sort entre les familles de Cornouailles. Ma nef, ancre au port de Tintagel, les emportera pour quils deviennent nos serfs. Pourtant, et je nexcepte que toi seul, roi Marc, ainsi quil convient, si quelquun de tes barons veut prouver par bataille que le roi dIrlande lve ce tribut contre le droit, jaccepterai son gage. Lequel dentre vous, seigneurs cornouaillais, veut combattre pour la franchise de ce pays ?
    Les barons se regardaient entre eux la drobe, puis baissaient la tte. Celui-ci se disait : Vois, malheureux, la stature du Morholt dIrlande : il est plus fort que quatre hommes robustes. Regarde son pe : ne sais-tu point que par sortilge elle a fait voler la tte des plus hardis champions, depuis tant dannes que le roi dIrlande envoie ce gant porter ses dfis par les terres vassales ? Chtif, veux-tu chercher la mort ? À quoi bon tenter Dieu ? Cet autre songeait : Vous ai-je levs, chers fils, pour les besognes des serfs, et vous, chres filles, pour celles des filles de joie ? Mais ma mort ne vous sauverait pas. Et tous se taisaient.
    Le Morholt dit encore :
    Lequel dentre vous, seigneurs cornouaillais, veut prendre mon gage ? Je lui offre une belle bataille car, trois jours dici, nous gagnerons sur des barques lle Saint-Samson, au large de Tintagel. L, votre chevalier et moi, nous combattrons seul seul, et la louange davoir tent la bataille rejaillira sur toute sa parent.
    Ils se taisaient toujours, et le Morholt ressemblait au gerfaut que lon enferme dans une cage avec de petits oiseaux : quand il y entre, tous deviennent muets.
    Le Morholt parla pour la troisime fois :
    Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais, puisque ce parti vous semble le plus noble, tirez vos enfants au sort et je les emporterai ! Mais je ne croyais pas que ce pays ne ft habit que par des serfs.
    Alors Tristan sagenouilla aux pieds du roi Marc, et dit :
    Seigneur roi, sil vous plat de maccorder ce don, je ferai la bataille.
    En vain le roi Marc voulut len dtourner. Il tait jeune chevalier : de quoi lui servirait sa hardiesse ? Mais Tristan donna son gage au Morholt, et le Morholt le reut.

    Au jour dit, Tristan se plaa sur une courtepointe de cendal vermeil, et se fit armer pour la haute aventure. Il revtit le haubert et le heaume dacier bruni. Les barons pleuraient de piti sur le preux et de honte sur eux-mmes. Ah ! Tristan, se disaient-ils, hardi baron, belle jeunesse, que nai-je, plutt que toi, entrepris cette bataille ! Ma mort jetterait un moindre deuil sur cette terre ! Les cloches sonnent, et tous, ceux de la baronnie et ceux de la gent menue, vieillards, enfants et femmes, pleurant et priant, escortent Tristan jusquau rivage. Ils espraient encore, car lesprance au cur des hommes vit de chtive pture.
    Tristan monta seul dans une barque et cingla vers lle Saint-Samson. Mais le Morholt avait tendu son mt une voile de riche pourpre, et le premier il aborda dans lle. Il attachait sa barque au rivage, quand Tristan, touchant terre son tour, repoussa du pied la sienne vers la mer.
    Vassal, que fais-tu ? dit le Morholt, et pourquoi nas-tu pas retenu comme moi ta barque par une amarre ?
    Vassal, quoi bon ? rpondit Tristan. Lun de nous reviendra seul vivant dici : une seule barque ne lui suffit-elle pas ?
    Et tous deux, sexcitant au combat par des paroles outrageuses, senfoncrent dans lle.
    Nul ne vit lpre bataille ; mais, par trois fois, il sembla que la brise de mer portait au rivage un cri furieux. Alors, en signe de deuil, les femmes battaient leurs paumes en chur, et les compagnons du Morholt, masss lcart devant leurs tentes, riaient. Enfin, vers lheure de none, on vit au loin se tendre la voile de pourpre ; la barque de lIrlandais se dtacha de lle, et une clameur de dtresse retentit : Le Morholt ! le Morholt ! Mais, comme la barque grandissait, soudain, au sommet dune vague, elle montra un chevalier qui se dressait la proue ; chacun de ses poings tendait une pe brandie : ctait Tristan. Aussitt vingt barques volrent sa rencontre et les jeunes hommes se jetaient la nage. Le preux slana sur la grve et, tandis que les mres genoux baisaient ses chausses de fer, il cria aux compagnons du Morholt :
    Seigneurs dIrlande, le Morholt a bien combattu. Voyez : mon pe est brche, un fragment de la lame est rest enfonc dans son crne. Emportez ce morceau dacier, seigneurs : cest le tribut de la Cornouailles !
    Alors il monta vers Tintagel. Sur son passage, les enfants dlivrs agitaient grands cris des branches vertes, et de riches courtines se tendaient aux fentres. Mais quand, parmi les chants dallgresse, aux bruits des cloches, des trompes et des buccines, si retentissants quon net pas ou Dieu tonner, Tristan parvint au chteau, il saffaissa entre les bras du roi Marc : et le sang ruisselait de ses blessures.

    À grand dconfort, les compagnons du Morholt abordrent en Irlande. Nagure, quand il rentrait au port de Weisefort, le Morholt se rjouissait revoir ses hommes assembls qui lacclamaient en foule, et la reine sa sur, et sa nice, Iseut la Blonde, aux cheveux dor, dont la beaut brillait dj comme laube qui se lve. Tendrement elles lui faisaient accueil, et, sil avait reu quelque blessure, elles le gurissaient ; car elles savaient les baumes et les breuvages qui raniment les blesss dj pareils des morts. Mais de quoi leur serviraient maintenant les recettes magiques, les herbes cueillies lheure propice, les philtres ? Il gisait mort, cousu dans un cuir de cerf, et le fragment de lpe ennemie tait encore enfonc dans son crne. Iseut la Blonde len retira pour lenfermer dans un coffret divoire, prcieux comme un reliquaire. Et, courbes sur le grand cadavre, la mre et la fille, redisant sans fin lloge du mort et sans rpit lanant la mme imprcation contre le meurtrier, menaient tour de rle parmi les femmes le regret funbre. De ce jour, Iseut la Blonde apprit har le nom de Tristan de Loonnois.
    Mais, Tintagel, Tristan languissait : un sang venimeux dcoulait de ses blessures. Les mdecins connurent que le Morholt avait enfonc dans sa chair un pieu empoisonn, et comme leurs boissons et leur thriaque ne pouvaient le sauver, ils le remirent la garde de Dieu. Une puanteur si odieuse sexhalait de ses plaies que tous ses plus chers amis le fuyaient, tous, sauf le roi Marc, Gorvenal et Dinas de Lidan. Seuls, ils pouvaient demeurer son chevet, et leur amour surmontait leur horreur. Enfin, Tristan se fit porter dans une cabane construite lcart sur le rivage ; et, couch devant les flots, il attendait la mort. Il songeait : Vous mavez donc abandonn, roi Marc, moi qui ai sauv lhonneur de votre terre ? Non, je le sais, bel oncle, que vous donneriez votre vie pour la mienne ; mais que pourrait votre tendresse ? Il me faut mourir. Il est doux, pourtant, de voir le soleil, et mon cur est hardi encore. Je veux tenter la mer aventureuse je veux quelle memporte au loin, seul. Vers quelle terre ? Je ne sais, mais l peut-tre o je trouverai qui me gurisse. Et peut-tre un jour vous servirai-je encore, bel oncle, comme votre harpeur, et votre veneur, et votre bon vassal.
    Il supplia tant, que le roi Marc consentit son dsir. Il le porta sur une barque sans rames ni voile, et Tristan voulut quon dpost seulement sa harpe prs de lui. À quoi bon les voiles que ses bras nauraient pu dresser ? À quoi bon les rames ? À quoi bon lpe ? Comme un marinier, au cours dune longue traverse, lance par-dessus bord le cadavre dun ancien compagnon, ainsi, de ses bras tremblants, Gorvenal poussa au large la barque o gisait son cher fils, et la mer lemporta.
    Sept jours et sept nuits, elle lentrana doucement. Parfois, Tristan harpait pour charmer sa dtresse. Enfin, la mer, son insu, lapprocha dun rivage. Or, cette nuit-l, des pcheurs avaient quitt le port pour jeter leurs filets au large, et ramaient, quand ils entendirent une mlodie douce, hardie et vive, qui courait au ras des flots. Immobiles, leurs avirons suspendus sur les vagues, ils coutaient ; dans la premire blancheur de laube, ils aperurent la barque errante. Ainsi, se disaient-ils, une musique surnaturelle enveloppait la nef de saint Brendan, quand elle voguait vers les les Fortunes sur la mer aussi blanche que le lait. Ils ramrent pour atteindre la barque : elle allait la drive, et rien ny semblait vivre, que la voix de la harpe ; mais, mesure quils approchaient, la mlodie saffaiblit, elle se tut, et, quand ils accostrent, les mains de Tristan taient retomb es inertes sur les cordes frmissantes encore. Ils le recueillirent et retournrent vers le port pour remettre le bless leur dame compatissante qui saurait peut-tre le gurir.
    Hlas ! Ce port tait Weisefort, o gisait le Morholt, et leur dame tait Iseut la Blonde. Elle seule, habile aux philtres, pouvait sauver Tristan ; mais, seule parmi les femmes, elle voulait sa mort. Quand Tristan, ranim par son art, se reconnut, il comprit que les flots lavaient jet sur une terre de pril. Mais, hardi encore dfendre sa vie, il sut trouver rapidement de belles paroles ruses. Il conta quil tait un jongleur qui avait pris passage sur une nef marchande ; il naviguait vers lEspagne pour y apprendre lart de lire dans les toiles ; des pirates avaient assailli la nef : bless, il stait enfui sur cette barque. On le crut : nul des compagnons du Morholt ne reconnut le beau chevalier de lle Saint-Samson, si laidement le venin avait dform ses traits. Mais quand, aprs quarante jours, Iseut aux cheveux dor leut presque guri, comme dj, en ses membres assouplis, commenait renatre la grce de la jeunesse, il comprit quil fallait fuir ; il schappa, et, aprs maints dangers courus, un jour il reparut devant le roi Marc.


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    III

    LA QUETE DE LA BELLE AUX CHEVEUX DOR

    En po dore vos oi paie
    O la parole do chevol,
    Dont je ai puis e grant dol.

    (Lai de la Folie de Tristan.)

    Seigneurs, il y avait la cour du roi Marc quatre barons, les plus flons des hommes, qui hassaient Tristan de male haine pour sa prouesse et pour le tendre amour que le roi lui portait. Et je sais bien vous redire leurs noms : Andret, Guenelon, Gondone et Denoalen ; or, le duc Andret tait, comme Tristan, un neveu du roi Marc. Connaissant que le roi mditait de vieillir sans enfants pour laisser sa terre Tristan, leur envie sirrita, et, par des mensonges, ils animaient contre Tristan les hauts hommes de Cornouailles :

    Que de merveilles en sa vie ! disaient les flons ; mais vous tes des hommes de grand sens, seigneurs, et qui savez sans doute en rendre raison. Quil ait triomph du Morholt, voil dj un beau prodige ; mais par quels enchantements a-t-il pu, presque mort, voguer seul sur la mer ? Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une nef sans rames ni voile ? Les magiciens le peuvent, dit-on. Puis, en quel pays de sortilge a-t-il pu trouver remde ses plaies ? Certes, il est un enchanteur. Oui ! sa barque tait fe et pareillement son pe, et sa harpe est enchante, qui chaque jour verse des poisons au cur du roi Marc ! Comme il a su dompter ce cur par puissance et charme de sorcellerie ! Il sera roi, seigneurs, et vous tiendrez vos terres dun magicien !

    Ils persuadrent la plupart des barons : car beaucoup dhommes ne savent pas que ce qui est du pouvoir des magiciens, le cur peut aussi laccomplir par la force de lamour et de la hardiesse. Cest pourquoi les barons pressrent le roi Marc de prendre femme une fille de roi, qui lui donnerait des hoirs : sil refusait, ils se retireraient dans leurs forts chteaux pour le guerroyer. Le roi rsistait et jurait en son cur quaussi longtemps que vivrait son cher neveu, nulle fille de roi nentrerait en sa couche. Mais, son tour, Tristan qui supportait grandhonte le soupon daimer son oncle bon profit, le menaa : que le roi se rendt la volont de sa baronnie ; sinon, il abandonnerait la cour, il sen irait servir le riche roi de Gavoie. Alors Marc fixa un terme ses barons : quarante jours de l, il dirait sa pense.

    Au jour marqu, seul dans sa chambre, il attendait leur venue et songeait tristement : O donc trouver fille de roi si lointaine et inaccessible que je puisse feindre, mais feindre seulement, de la vouloir pour femme ?

    À cet instant, par la fentre ouverte sur la mer, deux hirondelles qui btissaient leur nid entrrent en se querellant, puis, brusquement effarouches, disparurent. Mais de leurs becs stait chapp un long cheveu de femme, plus fin que fil de soie, qui brillait comme un rayon de soleil.

    Marc, layant pris, fit entrer les barons et Tristan, et leur dit :

    Pour vous complaire, seigneurs, je prendrai femme, si toutefois vous voulez qurir celle que jai choisie.

    Certes, nous le voulons, beau seigneur ; qui donc est celle que vous avez choisie ?

    Jai choisi celle qui fut ce cheveu dor, et sachez que je nen veux point dautre.

    Et de quelle part, beau seigneur, vous vient ce cheveu dor ? qui vous la port ? et de quel pays ?

    Il me vient, seigneurs, de la Belle aux cheveux dor ; deux hirondelles me lont port ; elles savent de quel pays.

    Les barons comprirent quils taient raills et dus. Ils regardaient Tristan avec dpit ; car ils le souponnaient davoir conseill cette ruse. Mais Tristan, ayant considr le cheveu dor, se souvint dIseut la Blonde. Il sourit et parla ainsi :

    Roi Marc, vous agissez grand tort ; et ne voyez-vous pas que les soupons de ces seigneurs me honnissent ? Mais vainement vous avez prpar cette drision : jirai qurir la Belle aux cheveux dor. Sachez que la qute est prilleuse et quil me sera plus malais de retourner de son pays que de lle o jai tu le Morholt ; mais de nouveau je veux mettre pour vous, bel oncle, mon corps et ma vie laventure. Afin que vos barons connaissent si je vous aime damour loyal, jengage ma foi par ce serment : ou je mourrai dans lentreprise, ou je ramnerai en ce chteau de Tintagel la Reine aux blonds cheveux.


    Il quipa une belle nef, quil garnit de froment, de vin, de miel et de toutes bonnes denres. Il y fit monter, outre Gorvenal, cent jeunes chevaliers de haut parage, choisis parmi les plus hardis, et les affubla de cottes de bure et de chapes de camelin grossier, en sorte quils ressemblaient des marchands ; mais sous le pont de la nef, ils cachaient les riches habits de drap dor, de cendal et dcarlate, qui conviennent aux messagers dun roi puissant.

    Quand la nef eut pris le large, le pilote demanda :

    Beau seigneur, vers quelle terre naviguer ?

    Ami, cingle vers lIrlande, droit au port de Weisefort.

    Le pilote frmit. Tristan ne savait-il pas que, depuis le meurtre du Morholt, le roi dIrlande pourchassait les nefs cornouaillaises ? Les mariniers saisis, il les pendait des fourches. Le pilote obit pourtant et gagna la terre prilleuse.

    Dabord Tristan sut persuader aux hommes de Weisefort que ses compagnons taient des marchands dAngleterre venus pour trafiquer en paix. Mais, comme ces marchands dtrange sorte consumaient le jour aux nobles jeux des tables et des checs et paraissaient mieux sentendre manier les ds qu mesurer le froment, Tristan redoutait dtre dcouvert, et ne savait comment entreprendre sa qute.

    Or, un matin, au point du jour, il out une voix si pouvantable quon et dit le cri dun dmon. Jamais il navait entendu bte glapir en telle guise, si horrible et si merveilleuse. Il appela une femme qui passait sur le port :

    Dites-moi, fait-il, dame belle, do vient cette voix que jai oue ? ne me le cachez pas.

    Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge. Elle vient dune bte fire et la plus hideuse qui soit au monde. Chaque jour, elle descend de sa caverne et sarrte lune des portes de la ville. Nul nen peut sortir, nul ny peut entrer, quon nait livr au dragon une jeune fille ; et, ds quil la tient entre ses griffes, il la dvore en moins de temps quil nen faut pour dire une patentre.

    Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais dites-moi sil serait possible un homme n de mre de loccire en bataille.

    Certes, beau doux sire, je ne sais ; ce qui est assur, cest que vingt chevaliers prouvs ont dj tent laventure ; car le roi dIrlande a proclam par voix de hraut quil donnerait sa fille Iseut la Blonde qui tuerait le monstre ; mais le monstre les a tous dvors.

    Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il sarme en secret, et il et fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si riche destrier de guerre et si fier chevalier. Mais le port tait dsert, car laube venait peine de poindre, et nul ne vit le preux chevaucher jusqu la porte que la femme lui avait montre. Soudain, sur la route, cinq hommes dvalrent, qui peronnaient leurs chevaux, les freins abandonns, et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage lun dentre eux par ses rouges cheveux tresss, si fortement quil le renversa sur la croupe de son cheval et le maintint arrt :

    Dieu vous sauve, beau sire ! dit Tristan ; par quelle route vient le dragon ?

    Et, quand le fuyard lui eut montr la route, Tristan le relcha.

    Le monstre approchait. Il avait la tte dun ours, les yeux rouges et tels que des charbons embrass, deux cornes au front, les oreilles longues et velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps cailleux dun griffon.

    Tristan lana contre lui son destrier dune telle force que, tout hriss de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La lance de Tristan heurta les cailles et vola en clats. Aussitt le preux tire son pe, la lve et lassne sur la tte du dragon, mais sans mme entamer le cuir. Le monstre a senti latteinte pourtant ; il lance ses griffes contre lcu, les y enfonce, et en fait voler les attaches. La poitrine dcouverte, Tristan le requiert encore de lpe, et le frappe sur les flancs dun coup si violent que lair en retentit. Vainement : il ne peut le blesser. Alors, le dragon vomit par les naseaux un double jet de flammes venimeuses : le haubert de Tristan noircit comme un charbon teint, son cheval sabat et meurt. Mais, aussitt relev, Tristan enfonce sa bonne pe dans la gueule du monstre : elle y pntre toute et lui fend le cur en deux parts. Le dragon pousse une dernire fois son cri horrible et meurt.

    Tristan lui coupa la langue et la mit dans sa chausse. Puis, tout tourdi par la fume cre, il marcha, pour y boire, vers une eau stagnante quil voyait briller quelque distance. Mais le venin distill par la langue du dragon schauffa contre son corps, et dans les hautes herbes qui bordaient le marcage, le hros tomba inanim.


    Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tresss tait Aguynguerran le Roux, le snchal du roi dIrlande, et quil convoitait Iseut la Blonde. Il tait couard, mais telle est la puissance de lamour que chaque matin il sembusquait, arm, pour assaillir le monstre ; pourtant, du plus loin quil entendait son cri, le preux fuyait. Ce jour-l, suivi de ses quatre compagnons, il osa rebrousser chemin. Il trouva le dragon abattu, le cheval mort, lcu bris, et pensa que le vainqueur achevait de mourir en quelque lieu. Alors il trancha la tte du monstre, la porta au roi et rclama le beau salaire promis.

    Le roi ne crut gure sa prouesse ; mais, voulant lui faire droit, il fit semondre ses vassaux de venir sa cour, trois jours de l : devant le barnage assembl, le snchal Aguynguerran fournirait la preuve de sa victoire.

    Quand Iseut la Blonde apprit quelle serait livre ce couard, elle fit dabord une longue rise, puis se lamenta. Mais, le lendemain, souponnant limposture, elle prit avec elle son valet, le blond, le fidle Perinis, et Brangien, sa jeune servante et sa compagne, et tous trois chevauchrent en secret vers le repaire du monstre, tant quIseut remarqua sur la route des empreintes de forme singulire : sans doute, le cheval qui avait pass l navait pas t ferr en ce pays. Puis elle trouva le monstre sans tte et le cheval mort ; il ntait pas harnach selon la coutume dIrlande. Certes, un tranger avait tu le dragon ; mais vivait-il encore ?

    Iseut, Perinis et Brangien le cherchrent longtemps ; enfin, parmi les herbes du marcage, Brangien vit briller le heaume du preux. Il respirait encore. Perinis le prit sur son cheval et le porta secrtement dans les chambres des femmes. L, Iseut conta laventure sa mre, et lui confia ltranger. Comme la reine lui tait son armure, la langue envenime du dragon tomba de sa chausse. Alors la reine dIrlande rveilla le bless par la vertu dune herbe, et lui dit :

    Étranger, je sais que tu es vraiment le tueur du monstre. Mais notre snchal, un flon, un couard, lui a tranch la tte et rclame ma fille Iseut la Blonde pour sa rcompense. Sauras-tu, deux jours dici, lui prouver son tort par bataille ?

    Reine, dit Tristan, le terme est proche. Mais sans doute vous pouvez me gurir en deux journes. Jai conquis Iseut sur le dragon ; peut-tre je la conquerrai sur le snchal.

    Alors la reine lhbergea richement, et brassa pour lui des remdes efficaces. Au jour suivant, Iseut la Blonde lui prpara un bain et doucement oignit son corps dun baume que sa mre avait compos. Elle arrta ses regards sur le visage du bless, vit quil tait beau, et se prit penser : Certes, si sa prouesse vaut sa beaut, mon champion fournira rude bataille ! Mais Tristan, ranim par la chaleur de leau et la force des aromates, la regardait, et, songeant quil avait conquis la Reine aux cheveux dor, se mit sourire. Iseut le remarqua et se dit : Pourquoi cet tranger a-t-il souri ? Ai-je rien fait qui ne convienne pas ? Ai-je nglig lun des services quune jeune fille doit rendre son hte ? Oui, peut-tre a-t-il ri parce que jai oubli de parer ses armes ternies par le venin.

    Elle vint donc l o larmure de Tristan tait dpose : Ce heaume est de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce haubert est fort, lger, bien digne dtre port par un preux. Elle prit lpe par la poigne : Certes, cest l une belle pe, et qui convient un hardi baron. Elle tire du riche fourreau, pour lessuyer, la lame sanglante. Mais elle voit quelle est largement brche. Elle remarque la forme de lentaille : ne serait-ce point la lame qui sest brise dans la tte du Morholt ? Elle hsite, regarde encore, veut sassurer de son doute. Elle court la chambre o elle gardait le fragment dacier retir nagure du crne du Morholt. Elle joint le fragment la brche ; peine voyait-on la trace de la brisure.

    Alors elle se prcipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la tte du bless la grande pe, elle cria :

    Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle. Meurs donc ton tour !

    Tristan fit effort pour arrter son bras ; vainement ; son corps tait perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse :

    Soit, je mourrai ; mais pour tpargner les longs repentirs, coute. Fille de roi, sache que tu nas pas seulement le pouvoir, mais le droit de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me las conserve et rendue. Une premire fois, nagure : jtais le jongleur bless que tu as sauv quand tu as chass de son corps le venin dont lpieu du Morholt lavait empoisonn. Ne rougis pas, jeune fille, davoir guri ces blessures ; ne les avais-je pas reues en loyal combat ? ai-je tu le Morholt en trahison ? ne mavait-il pas dfi ? ne devais-je pas dfendre mon corps ? Pour la seconde fois, en mallant chercher au marcage, tu mas sauv. Ah ! cest pour toi, jeune fille, que jai combattu le dragon Mais laissons ces choses : je voulais te prouver seulement que, mayant par deux fois dlivr du pril de la mort, tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et gloire. Sans doute, quand tu seras couche entre les bras du preux snchal, il te sera doux de songer ton hte bless, qui avait risqu sa vie pour te conqurir et tavait conquise, et que tu auras tu sans dfense dans ce bain.

    Iseut scria :

    Jentends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt a-t-il voulu me conqurir ? Ah ! sans doute, comme le Morholt avait jadis tent de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, ton tour, par belles reprsailles, tu as fait cette vantance demporter comme ta serve celle que le Morholt chrissait entre les jeunes filles

    Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont vol jusqu Tintagel pour y porter lun de tes cheveux dor. Jai cru quelles venaient mannoncer paix et amour. Cest pourquoi je suis venu te qurir par del la mer. Cest pourquoi jai affront le monstre et son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils dor de mon bliaut ; la couleur des fils dor a pass : mais lor du cheveu ne sest pas terni.

    Iseut rejeta la grande pe et prit en mains le bliaut de Tristan. Elle y vit le cheveu dor et se tut longuement ; puis elle baisa son hte sur les lvres en signe de paix et le revtit de riches habits.

    Au jour de lassemble des barons, Tristan envoya secrtement vers sa nef Perinis, le valet dIseut, pour mander ses compagnons de se rendre la cour, pars comme il convenait aux messagers dun riche roi : car il esprait atteindre ce jour mme au terme de laventure. Gorvenal et les cent chevaliers se dsolaient depuis quatre jours davoir perdu Tristan ; ils se rjouirent de la nouvelle.

    Un un, dans la salle o dj samassaient sans nombre les barons dIrlande, ils entrrent, sassirent la file sur un mme rang, et les pierreries ruisselaient au long de leurs riches vtements dcarlate, de cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux : Quels sont ces seigneurs magnifiques ? Qui les connat ? Voyez ces manteaux somptueux, pars de zibeline et dorfroi ! Voyez au pommeau des pes, au fermail des pelisses, chatoyer les rubis, les bryls, les meraudes et tant de pierres que nous ne savons nommer ! Qui donc vit jamais splendeur pareille ? Do viennent ces seigneurs ? À qui sont-ils ? Mais les cent chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs siges pour nul qui entrt.

    Quand le roi dIrlande fut assis sous le dais, le snchal Aguynguerran le Roux offrit de prouver par tmoins et de soutenir par bataille quil avait tu le monstre et quIseut devait lui tre livre. Alors Iseut sinclina devant son pre et dit :

    Roi, un homme est l, qui prtend convaincre votre snchal de mensonge et de flonie. À cet homme prt prouver quil a dlivr votre terre du flau et que votre fille ne doit pas tre abandonne un couard, promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils, et de lui accorder votre merci et votre paix ?

    Le roi y pensa et ne se htait pas de rpondre. Mais ses barons crirent en foule :

    Octroyez-le, sire, octroyez-le !

    Le roi dit :

    Et je loctroie !

    Mais Iseut sagenouilla ses pieds :

    Pre, donnez-moi dabord le baiser de merci et de paix, en signe que vous le donnerez pareillement cet homme !

    Quand elle eut reu le baiser, elle alla chercher Tristan et le conduisit par la main dans lassemble. À sa vue les cent chevaliers se levrent la fois, le salurent les bras en croix sur la poitrine, se rangrent ses cts et les Irlandais virent quil tait leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri retentit : Cest Tristan de Loonnois, cest le meurtrier du Morholt ! Les pes nues brillrent et des voix furieuses rptaient : Quil meure !

    Mais Iseut scria :

    Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu las promis !

    Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur sapaisa.

    Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au snchal, qui nosa laccepter et reconnut son forfait. Puis Tristan parla ainsi :

    Seigneurs, jai tu le Morholt, mais jai franchi la mer pour vous offrir belle amendise. Afin de racheter le mfait, jai mis mon corps en pril de mort et je vous ai dlivrs du monstre, et voici que jai conquis Iseut la Blonde, la belle. Layant conquise, je lemporterai donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres dIrlande et de Cornouailles se rpande non plus la haine, mais lamour, sachez que le roi Marc, mon cher seigneur, lpousera. Voyez ici cent chevaliers de haut parage prts jurer sur les reliques des saints que le roi Marc vous mande paix et amour, que son dsir est dhonorer Iseut comme sa chre femme pouse, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront comme leur dame et leur reine.

    On apporta les corps saints grandjoie, et les cent chevaliers jurrent quil avait dit vrit.

    Le roi prit Iseut par la main et demanda Tristan sil la conduirait loyalement son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les barons dIrlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde frmissait de honte et dangoisse. Ainsi Tristan, layant conquise, la ddaignait ; le beau conte du Cheveu dor ntait que mensonge, et cest un autre quil la livrait Mais le roi posa la main droite dIseut dans la main droite de Tristan, et Tristan la retint en signe quil se saisissait delle, au nom du roi de Cornouailles.

    Ainsi, pour lamour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan accomplit la qute de la Reine aux cheveux dor.


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  6. #6

      Edward Francis
    01/05/2007
    456
    10

    : - Tristan et Iseut :







    IV

    LE PHILTRE



    Nein, ezn was niht mit wine,
    doch ez im glich wære,
    ez was diu wernde swaere,
    diu endelse herzent,
    von der si beide lagen tt.

    (Gottfried de Strasbourg.)


    Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de Cornouailles, sa mre cueillit des herbes, des fleurs et des racines, les mla dans du vin, et brassa un breuvage puissant. Layant achev par science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secrtement Brangien :

    Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu laimes damour fidle. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache-le de telle sorte que nul il ne le voie et que nulle lvre ne sen approche. Mais, quand viendront la nuit nuptiale et linstant o lon quitte les poux, tu verseras ce vin herb dans une coupe et tu la prsenteras, pour quils la vident ensemble, au roi Marc et la reine Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent goter ce breuvage. Car telle est sa vertu : ceux qui en boiront ensemble saimeront de tous leurs sens et de toute leur pense, toujours, dans la vie et dans la mort.

    Brangien promit la reine quelle ferait selon sa volont.


    La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle sloignait de la terre dIrlande, plus tristement la jeune fille se lamentait. Assise sous la tente o elle stait renferme avec Brangien, sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. O ces trangers lentranaient-ils ? Vers qui ? Vers quelle destine ? Quand Tristan sapprochait delle et voulait lapaiser par de douces paroles, elle sirritait, le repoussait, et la haine gonflait son cur. Il tait venu, lui le ravisseur, lui, le meurtrier du Morholt ; il lavait arrache par ses ruses sa mre et son pays ; il navait pas daign la garder pour lui-mme, et voici quil lemportait, comme sa proie, sur les flots, vers la terre ennemie ! Chtive ! disait-elle, maudite soit la mer qui me porte ! Mieux aimerais-je mourir sur la terre o je suis ne que vivre l-bas !

    Un jour, les vents tombrent, et les voiles pendaient dgonfles le long du mt. Tristan fit atterrir dans une le, et, lasss de la mer, les cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. Seule Iseut tait demeure sur la nef, et une petite servante. Tristan vint vers la reine et tchait de calmer son cur. Comme le soleil brlait et quils avaient soif, ils demandrent boire. Lenfant chercha quelque breuvage, tant quelle dcouvrit le coutret confi Brangien par la mre dIseut. Jai trouv du vin ! leur cria-t-elle. Non, ce ntait pas du vin : ctait la passion, ctait lpre joie et langoisse sans fin, et la mort. Lenfant remplit un hanap et le prsenta sa matresse. Elle but longs traits, puis le tendit Tristan, qui le vida.

    À cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence, comme gars et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et le hanap. Elle prit le vase, courut la poupe, le lana dans les vagues et gmit :

    Malheureuse ! maudit soit le jour o je suis ne et maudit le jour o je suis monte sur cette nef ! Iseut, amie, et vous, Tristan, cest votre mort que vous avez bue !

    De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait Tristan quune ronce vivace, aux pines aigus, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son cur et par de forts liens enlaait au beau corps dIseut son corps et toute sa pense, et tout son dsir. Il songeait : Andret, Denoalen, Guenelon et Gondone, flons qui maccusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah ! je suis plus vil encore, et ce nest pas sa terre que je convoite ! Bel oncle, qui mavez aim orphelin avant mme de reconnatre le sang de votre sur Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me portaient jusqu la barque sans rames ni voile, bel oncle, que navez-vous, ds le premier jour, chass lenfant errant venu pour vous trahir ? Ah ! quai-je pens ? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme, et ne peut pas maimer.

    Iseut laimait. Elle voulait le har, pourtant : ne lavait-il pas vilement ddaigne ? Elle voulait le har, et ne pouvait, irrite en son cur de cette tendresse plus douloureuse que la haine.

    Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmente encore, car seule elle savait quel mal elle avait caus. Deux jours elle les pia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout rconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent ttons lun vers lautre, malheureux quand ils languissaient spars, plus malheureux encore quand, runis, ils tremblaient devant lhorreur du premier aveu.

    Au troisime jour, comme Tristan venait vers la tente, dresse sur le pont de la nef, o Iseut tait assise, Iseut le vit sapprocher et lui dit humblement :

    Entrez, seigneur.

    Reine, dit Tristan, pourquoi mavoir appel seigneur ? Ne suis-je pas votre homme lige, au contraire, et votre vassal, pour vous rvrer, vous servir et vous aimer comme ma reine et ma dame ?

    Iseut rpondit :

    Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon matre ! Tu le sais que ta force me domine et que je suis ta serve ! Ah ! que nai-je aviv nagure les plaies du jongleur bless ? Que nai-je laiss prir le tueur du monstre dans les herbes du marcage ? Que nai-je assn sur lui, quand il gisait dans le bain, le coup de lpe dj brandie ? Hlas ! je ne savais pas alors ce que je sais aujourdhui !

    Iseut, que savez-vous donc aujourdhui ? Quest-ce donc qui vous tourmente ?

    Ah ! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel me tourmente, et cette mer, et mon corps, et ma vie !

    Elle posa son bras sur lpaule de Tristan ; des larmes teignirent le rayon de ses yeux, ses lvres tremblrent. Il rpta :

    Amie, quest-ce donc qui vous tourmente ?

    Elle rpondit :

    Lamour de vous.

    Alors il posa ses lvres sur les siennes.

    Mais, comme pour la premire fois tous deux gotaient une joie damour, Brangien, qui les piait, poussa un cri, et les bras tendus, la face trempe de larmes, se jeta leurs pieds :

    Malheureux ! arrtez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore ! Mais non, la voie est sans retour, dj la force de lamour vous entrane et jamais plus vous naurez de joie sans douleur. Cest le vin herb qui vous possde, le breuvage damour que votre mre, Iseut, mavait confi. Seul, le roi Marc devait le boire avec vous ; mais lEnnemi sest jou de nous trois, et cest vous qui avez vid le hanap. Ami Tristan, Iseut amie, en chtiment de la male garde que jai faite, je vous abandonne mon corps, ma vie ; car, par mon crime, dans la coupe maudite, vous avez bu lamour et la mort !

    Les amants streignirent ; dans leurs beaux corps frmissaient le dsir et la vie. Tristan dit.

    Vienne donc la mort !

    Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la terre du roi Marc, lis jamais, ils sabandonnrent lamour.




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  7. #7

      Edward Francis
    01/05/2007
    456
    10

    : - Tristan et Iseut :





    V

    BRANGIEN LIVREE AUX SERFS







    Sobre toz avrai gran valor,
    Saitals camisa mes dada,
    Cum Iseus det a lamador,
    Que mais non era portada.

    (Rambaut, comte dOrange.)




    Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde au rivage. Tristan la prit par la main et la conduisit devant le roi ; le roi se saisit delle en la prenant son tour par la main. A grand honneur il la mena vers le chteau de Tintagel, et, lorsquelle parut dans la salle au milieu des vassaux, sa beaut jeta une telle clart que les murs silluminrent, comme frapps du soleil levant. Alors le roi Marc loua les hirondelles qui, par belle courtoisie, lui avaient port le cheveu dor ; il loua Tristan et les cent chevaliers qui, sur la nef aventureuse, taient alls lui qurir la joie de ses yeux et de son cur. Hlas ! la nef vous apporte, vous aussi, noble roi, lpre deuil et les forts tourments.

    À dix-huit jours de l, ayant convoqu tous ses barons, il prit femme Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, afin de cacher le dshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place dIseut dans le lit nuptial. En chtiment de la male garde quelle avait faite sur la mer et pour lamour de son amie, elle lui sacrifia, la fidle, la puret de son corps ; lobscurit de la nuit cacha au roi sa ruse et sa honte.

    Les conteurs prtendent ici que Brangien navait pas jet dans la mer le flacon de vin herb, non tout fait vid par les amants ; mais quau matin, aprs que sa dame fut entre son tour dans le lit du roi Marc, Brangien versa dans une coupe ce qui restait du philtre et la prsenta aux poux ; que Marc y but largement et quIseut jeta sa part la drobe. Mais sachez, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu lhistoire et lont fausse. Sils ont imagin ce mensonge, cest faute de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours la reine. Certes, comme vous lentendrez bientt, jamais, malgr langoisse, le tourment et les terribles reprsailles, Marc ne put chasser de son cur Iseut ni Tristan : mais sachez, seigneurs, quil navait pas bu le vin herb. Ni poison, ni sortilge ; seule, la tendre noblesse de son cur lui inspira daimer.




    Iseut est reine et semble vivre en joie. Iseut est reine et vit en tristesse. Iseut a la tendresse du roi Marc, les barons lhonorent, et ceux de la gent menue la chrissent. Iseut passe le jour dans ses chambres richement peintes et jonches de fleurs. Iseut a les nobles joyaux, les draps de pourpre et les tapis venus de Thessalie, les chants des harpeurs, et les courtines o sont ouvrs lopards, alrions, papegauts et toutes les btes de la mer et des bois. Iseut a ses vives, ses belles amours, et Tristan auprs delle, loisir, et le jour et la nuit ; car, ainsi que veut la coutume chez les hauts seigneurs, il couche dans la chambre royale, parmi les privs et les fidles. Iseut tremble pourtant. Pourquoi trembler ? Ne tient-elle pas ses amours secrtes ? Qui souponnerait Tristan ? Qui donc souponnerait un fils ? Qui la voit ? Qui lpie ? Quel tmoin ? Oui, un tmoin lpie, Brangien ; Brangien la guette ; Brangien seule sait sa vie, Brangien la tient en sa merci ! Dieu ! si, lasse de prparer chaque jour comme une servante le lit o elle a couch la premire, elle les dnonait au roi ! si Tristan mourait par sa flonie ! Ainsi la peur affole la reine. Non, ce nest pas de Brangien la fidle, cest de son propre cur que vient son tourment. Écoutez, seigneurs, la grande tratrise quelle mdita ; mais Dieu, comme vous lentendrez, la prit en piti ; vous aussi, soyez-lui compatissants !

    Ce jour-l, Tristan et le roi chassaient au loin, et Tristan ne connut pas ce crime. Iseut fit venir deux serfs, leur promit la franchise et soixante besants dor, sils juraient de faire sa volont. Ils firent le serment.

    Je vous donnerai donc, dit-elle, une jeune fille ; vous lemmnerez dans la fort, loin ou prs, mais en tel lieu que nul ne dcouvre jamais laventure : l, vous la tuerez et me rapporterez sa langue. Retenez, pour me les rpter, les paroles quelle aura dites. Allez ; votre retour, vous serez des hommes affranchis et riches.

    Puis elle appela Brangien :

    Amie, tu vois comme mon corps languit et souffre ; niras-tu pas chercher dans la fort les plantes qui conviennent ce mal ? Deux serfs sont l, qui te conduiront ; ils savent o croissent les herbes efficaces. Suis-les donc ; sur, sache-le bien, si je tenvoie la fort, cest quil y va de mon repos et de ma vie !

    Les serfs lemmenrent. Venue au bois, elle voulut sarrter, car les plantes salutaires croissaient autour delle en suffisance. Mais ils lentranrent plus loin :

    Viens, jeune fille, ce nest pas ici le lieu convenable.

    Lun des serfs marchait devant elle, son compagnon la suivait. Plus de sentier fray, mais des ronces, des pines et des chardons emmls. Alors lhomme qui marchait le premier tira son pe et se retourna ; elle se rejeta vers lautre serf pour lui demander aide ; il tenait aussi lpe nue son poing et dit :

    Jeune fille, il nous faut te tuer.

    Brangien tomba sur lherbe et ses bras tentaient dcarter la pointe des pes. Elle demandait merci dune voix si pitoyable et si tendre, quils dirent :

    Jeune fille, si la reine Iseut, ta dame et la ntre, veut que tu meures, sans doute lui as-tu fait quelque grand tort.

    Elle rpondit :

    Je ne sais, amis ; je ne me souviens que dun seul mfait. Quand nous partmes dIrlande, nous emportions chacune, comme la plus chre des parures, une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre nuit de noces. Sur la mer, il advint quIseut dchira sa chemise nuptiale, et pour la nuit de ses noces je lui ai prt la mienne. Amis, voil tout le tort que je lui ai fait. Mais puisquelle veut que je meure, dites-lui que je lui mande salut et amour, et que je la remercie de tout ce quelle ma fait de bien et dhonneur, depuis quenfant, ravie par des pirates, jai t vendue sa mre et voue la servir. Que Dieu, dans sa bont, garde son honneur, son corps, sa vie ! Frres, frappez maintenant !

    Les serfs eurent piti ! Ils tinrent conseil, et, jugeant que peut-tre un tel mfait ne valait point la mort, ils la lirent un arbre.

    Puis, ils turent un jeune chien : lun deux lui coupa la langue, la serra dans un pan de sa gonelle, et tous deux reparurent ainsi devant Iseut.

    A-t-elle parl ? demanda-t-elle, anxieuse.

    Oui, reine, elle a parl. Elle a dit que vous tiez irrite cause dun seul tort : vous aviez dchir sur la mer une chemise blanche comme neige que vous apportiez dIrlande, elle vous a prt la sienne au soir de vos noces. Ctait l, disait-elle, son seul crime. Elle vous a rendu grces pour tant de bienfaits reus de vous ds lenfance, elle a pri Dieu de protger votre honneur et votre vie. Elle vous mande salut et amour. Reine, voici sa langue que nous vous apportons.

    Meurtriers ! cria Iseut, rendez-moi Brangien, ma chre servante ! Ne saviez-vous pas quelle tait ma seule amie ? Meurtriers, rendez-la-moi !

    Reine, on dit justement : Femme change en peu dheures ; au mme temps, femme rit, pleure, aime, hait. Nous lavons tue, puisque vous lavez command !

    Comment laurais-je command ? Pour quel mfait ? ntait-ce pas ma chre compagne, la douce, la fidle, la belle ? Vous le saviez, meurtriers : je lavais envoye chercher des herbes salutaires et je vous lai confie, pour que vous la protgiez sur la route. Mais je dirai que vous lavez tue et vous serez brls sur des charbons.

    Reine, sachez donc quelle vit et que nous vous la ramnerons saine et sauve.

    Mais elle ne les croyait pas, et comme gare, tour tour maudissait les meurtriers et se maudissait elle-mme. Elle retint lun des serfs auprs delle, tandis que lautre se htait vers larbre o Brangien tait attache.

    Belle, Dieu vous a fait merci, et voil que votre dame vous rappelle !

    Quand elle parut devant Iseut, Brangien sagenouilla, lui demandant de lui pardonner ses torts ; mais la reine tait aussi tombe genoux devant elle, et toutes deux, embrasses, se pmrent longuement.







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  8. #8

      Edward Francis
    01/05/2007
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    : - Tristan et Iseut :




    VI


    LE GRAND PIN

    Isot ma drue, Isot mamie,
    En vos ma mort, en vos ma vie !
    (Gottfried de Strasbourg.)

    Ce nest pas Brangien la fidle, cest eux-mmes que les amants doivent redouter. Mais comment leurs curs enivrs seraient-ils vigilants ? Lamour les presse, comme la soif prcipite vers la rivire le cerf sur ses fins ; ou tel encore, aprs un long jene, lpervier soudain lch fond sur la proie. Hlas ! amour ne se peut celer. Certes, par la prudence de Brangien, nul ne surprit la reine entre les bras de son ami ; mais, toute heure, en tout lieu, chacun ne voit-il pas comment le dsir les agite, les treint, dborde de tous leurs sens ainsi que le vin nouveau ruisselle de la cuve ?
    Dj les quatre flons de la cour, qui hassaient Tristan pour sa prouesse, rdent autour de la reine. Dj ils connaissent la vrit de ses belles amours. Ils brlent de convoitise, de haine et de joie. Ils porteront au roi la nouvelle : ils verront la tendresse se muer en fureur, Tristan chass ou livr la mort, et le tourment de la reine. Ils craignaient pourtant la colre de Tristan ; mais, enfin, leur haine dompta leur terreur ; un jour, les quatre barons appelrent le roi Marc parlement, et Andret lui dit :
    Beau roi, sans doute ton cur sirritera, et tous quatre nous en avons grand deuil ; mais nous devons te rvler ce que nous avons surpris. Tu as plac ton cur en Tristan et Tristan veut te honnir. Vainement nous tavions averti : pour lamour dun seul homme, tu fais fi de ta parent et de ta baronnie entire, et tu nous dlaisses tous. Sache donc que Tristan aime la reine : cest vrit prouve, et dj lon en dit mainte parole.
    Le noble roi chancela et rpondit :
    Lche ! Quelle flonie as-tu pense ! Certes, jai plac mon cur en Tristan. Au jour o le Morholt vous offrit la bataille, vous baissiez tous la tte, tremblants et pareils des muets ; mais Tristan laffronta pour lhonneur de cette terre, et par chacune de ses blessures son me aurait pu senvoler. Cest pourquoi vous le hassez, et cest pourquoi je laime, plus que toi, Andret, plus que vous tous, plus que personne. Mais que prtendez-vous avoir dcouvert ? quavez-vous vu ? quavez-vous entendu ?
    Rien, en vrit, seigneur, rien que tes yeux ne puissent voir, rien que tes oreilles ne puissent entendre. Regarde, coute, beau sire ; peut-tre il en est temps encore.
    Et, stant retirs, ils le laissrent loisir savourer le poison.
    Le roi Marc ne put secouer le malfice. À son tour, contre son cur, il pia son neveu, il pia la reine. Mais Brangien sen aperut, les avertit, et vainement le roi tenta dprouver Iseut par des ruses. Il sindigna bientt de ce vil combat, et, comprenant quil ne pourrait plus chasser le soupon, il manda Tristan et lui dit :
    Tristan, loigne-toi de ce chteau ; et quand tu lauras quitt, ne sois plus si hardi que den franchir les fosss ni les lices. Des flons taccusent dune grande tratrise. Ne minterroge pas : je ne saurais rapporter leurs propos sans nous honnir tous les deux. Ne cherche pas des paroles qui mapaisent : je le sens, elles resteraient vaines. Pourtant, je ne crois pas les flons : si je les croyais, ne taurais-je pas dj jet la mort honteuse ? Mais leurs discours malfiques ont troubl mon cur, et seul ton dpart le calmera. Pars, sans doute je te rappellerai bientt ; pars, mon fils toujours cher !
    Quand les flons ourent la nouvelle :
    Il est parti, dirent-ils entre eux, il est parti, lenchanteur, chass comme un larron ! Que peut-il devenir dsormais ? Sans doute il passera la mer pour chercher les aventures et porter son service dloyal quelque roi lointain !
    Non, Tristan neut pas la force de partir ; et quand il eut franchi les lices et les fosss du chteau, il connut quil ne pourrait sloigner davantage ; il sarrta dans le bourg mme de Tintagel, prit htel avec Gorvenal dans la maison dun bourgeois, et languit, tortur par la fivre, plus bless que nagure, aux jours o lpieu du Morholt avait empoisonn son corps. Nagure, quand il gisait dans la cabane construite au bord des flots et que tous fuyaient la puanteur de ses plaies, trois hommes pourtant lassistaient : Gorvenal, Dinas de Lidan et le roi Marc. Maintenant, Gorvenal et Dinas se tenaient encore son chevet ; mais le roi Marc ne venait plus, et Tristan gmissait :
    Certes, bel oncle, mon corps rpand maintenant lodeur dun venin plus repoussant, et votre amour ne sait plus surmonter votre horreur.
    Mais, sans relche, dans lardeur de la fivre, le dsir lentranait, comme un cheval emport, vers les tours bien closes qui tenaient la reine enferme ; cheval et cavalier se brisaient contre les murs de pierre ; mais cheval et cavalier se relevaient et reprenaient sans cesse la mme chevauche.
    Derrire les tours bien closes, Iseut la Blonde languit aussi, plus malheureuse encore : car, parmi ces trangers qui lpient, il lui faut tout le jour feindre la joie et rire ; et, la nuit, tendue aux cts du roi Marc, il lui faut dompter, immobile, lagitation de ses membres et les tressauts de la fivre. Elle veut fuir vers Tristan. Il lui semble quelle se lve et quelle court jusqu la porte ; mais, sur le seuil obscur, les flons ont tendu de grandes faulx : les lames affiles et mchantes saisissent au passage ses genoux dlicats. Il lui semble quelle tombe et que, de ses genoux tranchs, slancent deux rouges fontaines.
    Bientt les amants mourront, si nul ne les secourt. Et qui donc les secourra, sinon Brangien ? Au pril de sa vie, elle sest glisse vers la maison o Tristan languit. Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et, pour sauver les amants, elle enseigne une ruse Tristan.
    Non, jamais, seigneurs, vous naurez ou parler dune plus belle ruse damour.
    Derrire le chteau de Tintagel, un verger stendait, vaste et clos de fortes palissades. De beaux arbres y croissaient sans nombre, chargs de fruits, doiseaux et de grappes odorantes. Au lieu le plus loign du chteau, tout auprs des pieux de la palissade, un pin slevait, haut et droit, dont le tronc robuste soutenait une large ramure. À son pied, une source vive : leau spandait dabord en une large nappe, claire et calme, enclose par un perron de marbre ; puis, contenue entre deux rives resserres, elle courait par le verger, et, pntrant dans lintrieur mme du chteau, traversait les chambres des femmes.
    Or, chaque soir, Tristan, par le conseil de Brangien, taillait avec art des morceaux dcorce et de menus branchages. Il franchissait les pieux aigus, et, venu sous le pin, jetait les copeaux dans la fontaine. Lgers comme lcume, ils surnageaient et coulaient avec elle, et, dans les chambres des femmes, Iseut piait leur venue. Aussitt, les soirs o Brangien avait su carter le roi Marc et les flons, elle sen venait vers son ami.
    Elle sen vient, agile et craintive pourtant, guettant chacun de ses pas si des flons se sont embusqus derrire les arbres. Mais ds que Tristan la vue, les bras ouverts, il slance vers elle. Alors, la nuit les protge et lombre amie du grand pin.
    Tristan, dit la reine, les gens de mer nassurent-ils pas que ce chteau de Tintagel est enchant et que, par sortilge, deux fois lan, en hiver et en t, il se perd et disparat aux yeux ? Il sest perdu maintenant. Nest-ce pas ici le verger merveilleux dont parlent les lais de harpe : une muraille dair lenclt de toutes parts ; des arbres fleuris, un sol embaum ; le hros y vit sans vieillir entre les bras de son amie, et nulle force ennemie ne peut briser la muraille dair ?
    Dj, sur les tours de Tintagel, retentissent les trompes des guetteurs qui annoncent laube.
    Non, dit Tristan, la muraille dair est dj brise, et ce nest pas ici le verger merveilleux. Mais, un jour, amie, nous irons ensemble au pays fortun dont nul ne retourne. L slve un chteau de marbre blanc ; chacune de ses mille fentres, brille un cierge allum ; chacune, un jongleur joue et chante une mlodie sans fin ; le soleil ny brille pas, et pourtant nul ne regrette sa lumire : cest lheureux pays des vivants.
    Mais au sommet des tours de Tintagel, laube claire les grands blocs alterns de sinople et dazur.
    Iseut a recouvr sa joie : le soupon de Marc se dissipe et les flons comprennent, au contraire, que Tristan a revu la reine. Mais Brangien fait si bonne garde quils pient vainement. Enfin, le duc Andret, que Dieu honnisse ! dit ses compagnons :
    Seigneurs, prenons conseil de Frocin, le nain bossu. Il connat les sept arts, la magie et toutes manires denchantements. Il sait, la naissance dun enfant, observer si bien les sept plantes et le cours des toiles quil conte par avance tous les points de sa vie. Il dcouvre, par la puissance de Bugibus et de Noiron, les choses secrtes. Il nous enseignera, sil veut, les ruses dIseut la Blonde.
    En haine de beaut et de prouesse, le petit homme mchant traa les caractres de sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts, considra le cours dOrion et de Lucifer, et dit :
    Vivez en joie, beaux seigneurs ; cette nuit vous pourrez les saisir.
    Ils le menrent devant le roi.
    Sire, dit le sorcier, mandez vos veneurs quils mettent la laisse aux limiers et la selle aux chevaux ; annoncez que sept jours et sept nuits vous vivrez dans la fort, pour conduire votre chasse et vous me pendrez aux fourches, si vous nentendez pas, cette nuit mme, quel discours Tristan tient la reine.
    Le roi fit ainsi, contre son cur. La nuit tombe, il laissa ses veneurs dans la fort, prit le nain en croupe, et retourna vers Tintagel. Par une entre quil savait, il pntra dans le verger et le nain le conduisit sous le grand pin.
    Beau roi, il convient que vous montiez dans les branches de cet arbre. Portez l-haut votre arc et vos flches : ils vous serviront peut-tre. Et tenez-vous coi : vous nattendrez pas longuement.
    Va-ten, chien de lEnnemi ! rpondit Marc.
    Et le nain sen alla, emmenant le cheval.
    Il avait dit vrai : le roi nattendit pas longuement. Cette nuit, la lune brillait, claire et belle. Cach dans la ramure, le roi vit son neveu bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan vint sous larbre et jeta dans leau les copeaux et les branchages. Mais, comme il stait pench sur la fontaine en les jetant, il vit, rflchie dans leau, limage du roi. Ah ! sil pouvait arrter les copeaux qui fuient ! Mais non, ils courent, rapides, par le verger. L-bas, dans les chambres des femmes, Iseut pie leur venue ; dj, sans doute, elle les voit, elle accourt. Que Dieu protge les amants !
    Elle vient. Assis, immobile, Tristan la regarde, et dans larbre, il entend le crissement de la flche qui sencoche dans la corde de larc.
    Elle vient, agile et prudente pourtant, comme elle avait coutume. Quest-ce donc ? pensa-t-elle. Pourquoi Tristan naccourt-il pas ce soir ma rencontre ? aurait-il vu quelque ennemi ?
    Elle sarrte, fouille du regard les fourrs noirs ; soudain, la clart de la lune, elle aperut son tour lombre du roi dans la fontaine. Elle montra bien la sagesse des femmes, en ce quelle ne leva point les yeux vers les branches de larbre : Seigneur Dieu ! dit-elle tout bas, accordez-moi seulement que je puisse parler la premire !
    Elle sapproche encore. Écoutez comme elle devance et prvient son ami :
    Sire Tristan, quavez-vous os ? Mattirer en tel lieu, telle heure ! Maintes fois dj vous maviez mande, pour me supplier, disiez-vous. Et par quelle prire ? Quattendez-vous de moi ? Je suis venue enfin, car je nai pu loublier, si je suis reine, je vous le dois. Me voici donc : que voulez-vous ?
    Reine, vous crier merci, afin que vous apaisiez le roi !
    Elle tremble et pleure. Mais Tristan loue le Seigneur Dieu, qui a montr le pril son amie.
    Oui reine, je vous ai mande souvent et toujours en vain : jamais, depuis que le roi ma chass, vous navez daign venir mon appel. Mais prenez en piti le chtif que voici ; le roi me hait, jignore pourquoi ; mais vous le savez peut-tre ; et qui donc pourrait charmer sa colre, sinon vous seule, reine franche, courtoise Iseut, en qui son cur se fie ?
    En vrit, sire Tristan, ignorez-vous encore quil nous souponne tous les deux ? Et de quelle tratrise ! faut-il, par surcrot de honte, que ce soit moi qui vous lapprenne ? Mon seigneur croit que je vous aime damour coupable. Dieu le sait pourtant, et, si je mens, quil honnisse mon corps ! jamais je nai donn mon amour nul homme, hormis celui qui le premier ma prise, vierge, entre ses bras. Et vous voulez, Tristan, que jimplore du roi votre pardon ? Mais sil savait seulement que je suis venue sous ce pin, demain il ferait jeter ma cendre aux vents !
    Tristan gmit :
    Bel oncle, on dit : Nul nest vilain, sil ne fait vilenie. Mais, en quel cur a pu natre un tel soupon ?
    Sire Tristan, que voulez-vous dire ? Non, le roi mon seigneur net pas de lui-mme imagin telle vilenie. Mais les flons de cette terre lui ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de dcevoir les curs loyaux. Ils saiment, lui ont-ils dit, et les flons nous lont tourn crime. Oui, vous maimiez, Tristan, pourquoi le nier ? ne suis-je pas la femme de votre oncle et ne vous avais-je pas deux fois sauv de la mort ? Oui, je vous aimais en retour : ntes-vous pas du lignage du roi, et nai-je pas ou maintes fois ma mre rpter quune femme naime pas son seigneur tant quelle naime pas la parent de son seigneur ? Cest pour lamour du roi que je vous aimais, Tristan ; maintenant encore, sil vous reoit en grce, jen serai joyeuse. Mais mon corps tremble, jai grandpeur, je pars, jai trop demeur dj.
    Dans la ramure, le roi eut piti et sourit doucement. Iseut senfuit, Tristan la rappelle :
    Reine, au nom du Sauveur, venez mon secours, par charit ! Les couards voulaient carter du roi tous ceux qui laiment ; ils ont russi et le raillent maintenant. Soit ; je men irai donc hors de ce pays, au loin, misrable comme jy vins jadis : mais, tout au moins, obtenez du roi quen reconnaissance des services passs, afin que je puisse sans honte chevaucher loin dici, il me donne du sien assez pour acquitter mes dpenses, pour dgager mon cheval et mes armes.
    Non, Tristan, vous nauriez pas d madresser cette requte. Je suis seule sur cette terre, seule en ce palais o nul ne maime, sans appui, la merci du roi. Si je lui dis un seul mot pour vous, ne voyez-vous pas que je risque la mort honteuse ? Ami, que Dieu vous protge ! Le roi vous hait grand tort. Mais, en toute terre o vous irez, le Seigneur Dieu vous sera un ami vrai.
    Elle part et fuit jusqu sa chambre, o Brangien la prend, tremblante, entre ses bras ; la reine lui dit laventure. Brangien scrie :
    Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous un grand miracle ! Il est pre compatissant et ne veut pas le mal de ceux quil sait innocents.
    Sous le grand pin, Tristan, appuy contre le perron de marbre, se lamentait :
    Que Dieu me prenne en piti et rpare la grande injustice que je souffre de mon cher seigneur !
    Quand il eut franchi la palissade du verger, le roi dit en souriant :
    Beau neveu, bnie soit cette heure ! Vois : la lointaine chevauche que tu prparais ce matin, elle est dj finie !
    L-bas, dans une clairire de la fort, le nain Frocin interrogeait le cours des toiles ; il y lut que le roi le menaait de mort ; il noircit de peur et de honte, enfla de rage, et senfuit prestement vers la terre de Galles.




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  9. #9

      Edward Francis
    01/05/2007
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    : - Tristan et Iseut :





    VII



    LE NAIN FROCIN







    We dem selbin getwerge,
    Daz er den edelin man vorrit !

    (Eilhart dOberg.)




    Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan. Il lui a donn cong de revenir au chteau, et, comme nagure, Tristan couche dans la chambre du roi parmi les privs et les fidles. À son gr, il y peut entrer, il en peut sortir : le roi nen a plus souci. Mais qui donc peut longtemps tenir ses amours secrtes ?

    Marc avait pardonn aux flons, et comme le snchal Dinas de Lidan avait un jour trouv dans une fort lointaine, errant et misrable, le nain bossu, il le ramena au roi, qui eut piti et lui pardonna son mfait.

    Mais sa bont ne fit quexciter la haine des barons ; ayant de nouveau surpris Tristan et la reine, ils se lirent par ce serment : si le roi ne chassait pas son neveu hors du pays, ils se retireraient dans leurs forts chteaux pour le guerroyer. Ils appelrent le roi parlement :

    Seigneur, aime-nous, hais-nous, ton choix : mais nous voulons que tu chasses Tristan. Il aime la reine, et le voit qui veut ; mais nous, nous ne le souffrirons plus.

    Le roi les entend, soupire, baisse le front vers la terre, se tait.

    Non, roi, nous ne le souffrirons plus, car nous savons maintenant que cette nouvelle, nagure trange, nest plus pour te surprendre et que tu consens leur crime. Que feras-tu ? Dlibre et prends conseil. Pour nous, si tu nloignes pas ton neveu sans retour, nous nous retirerons sur nos baronnies et nous entranerons aussi nos voisins hors de ta cour, car nous ne pouvons supporter quils y demeurent. Tel est le choix que nous toffrons ; choisis donc !

    Seigneurs, une fois jai cru aux laides paroles que vous disiez de Tristan, et je men suis repenti. Mais vous tes mes faux, et je ne veux pas perdre le service de mes hommes. Conseillez-moi donc, je vous en requiers, vous qui me devez le conseil. Vous savez bien que je fuis tout orgueil et toute dmesure.

    Donc, seigneur, mandez ici le nain Frocin. Vous vous dfiez de lui, pour laventure du verger. Pourtant, navait-il pas lu dans les toiles que la reine viendrait ce soir-l sous le pin ? Il sait maintes choses ; prenez son conseil.

    Il accourut, le bossu maudit, et Denoalen laccola. Écoutez quelle trahison il enseigna au roi :

    Sire, commande ton neveu que demain, ds laube, au galop, il chevauche vers Carduel pour porter au roi Arthur un bref sur parchemin, bien scell de cire. Roi, Tristan couche prs de ton lit. Sors de ta chambre lheure du premier sommeil, et, je te le jure par Dieu et par la loi de Rome, sil aime Iseut de fol amour, il voudra venir lui parler avant son dpart ; mais, sil y vient sans que je le sache et sans que tu le voies, alors tue-moi. Pour le reste, laisse-moi mener laventure ma guise et garde-toi seulement de parler Tristan de ce message avant lheure du coucher.

    Oui, rpondit Marc, quil en soit fait ainsi !

    Alors le nain fit une laide flonie. Il entra chez un boulanger et lui prit pour quatre deniers de fleur de farine quil cacha dans le giron de sa robe. Ah ! qui se ft jamais avis de telle tratrise ? La nuit venue, quand le roi eut pris son repas et que ses hommes furent endormis par la vaste salle voisine de sa chambre, Tristan sen vint, comme il avait coutume, au coucher du roi Marc.

    Beau neveu, faites ma volont : vous chevaucherez vers le roi Arthur jusqu Carduel, et vous lui ferez dplier ce bref. Saluez-le de ma part et ne sjournez quun jour auprs de lui.

    Roi, je le porterai demain.

    Oui, demain, avant que le jour se lve.

    Voil Tristan en grand moi. De son lit au lit de Marc il y avait bien la longueur dune lance. Un dsir furieux le prit de parler la reine, et il se promit en son cur que, vers laube, si Marc dormait, il se rapprocherait delle. Ah ! Dieu ! la folle pense !

    Le nain couchait, comme il en avait coutume, dans la chambre du roi. Quand il crut que tous dormaient, il se leva et rpandit entre le lit de Tristan et celui de la reine la fleur de farine : si lun des deux amants allait rejoindre lautre, la farine garderait la forme de ses pas. Mais, comme il lparpillait, Tristan, qui restait veill, le vit :

    Quest-ce dire ? ce nain na pas coutume de me servir pour mon bien ; mais il sera du : bien fou qui lui laisserait prendre lempreinte de ses pas !

    À minuit, le roi se leva et sortit, suivi du nain bossu. Il faisait noir dans la chambre : ni cierge allum, ni lampe. Tristan se dressa debout sur son lit. Dieu ! pourquoi eut-il cette pense ? Il joint les pieds, estime la distance, bondit et retombe sur le lit du roi. Hlas ! la veille, dans la fort, le boutoir dun grand sanglier lavait navr la jambe, et, pour son malheur, la blessure ntait point bande. Dans leffort de ce bond, elle souvre, saigne, mais Tristan ne voit pas le sang qui fuit et rougit les draps. Et dehors, la lune, le nain, par son art de sortilge, connut que les amants taient runis. Il en trembla de joie et dit au roi :

    Va, et maintenant, si tu ne les surprends pas ensemble, fais-moi pendre !

    Ils viennent donc vers la chambre, le roi, le nain et les quatre flons. Mais Tristan les a entendus : il se relve, slance, atteint son lit Hlas ! au passage, le sang a malement coul de la blessure sur la farine.

    Voici le roi, les barons, et le nain, qui porte une lumire. Tristan et Iseut feignaient de dormir ; ils taient rests seuls dans la chambre, avec Perinis, qui couchait aux pieds de Tristan et ne bougeait pas. Mais le roi voit sur le lit les draps tout vermeils et, sur le sol, la fleur de farine trempe de sang frais.

    Alors les quatre barons, qui hassaient Tristan pour sa prouesse, le maintiennent sur son lit, et menacent la reine et la raillent, la narguent et lui promettent bonne justice. Ils dcouvrent la blessure qui saigne :

    Tristan, dit le roi, nul dmenti ne vaudrait dsormais ; vous mourrez demain.

    Il lui crie :

    Accordez-moi merci, seigneur ! Au nom du Dieu qui souffrit la Passion, seigneur, piti pour nous !

    Seigneur, venge-toi ! Rpondent les flons.

    Bel oncle, ce nest pas pour moi que je vous implore ; que mimporte de mourir ? Certes, ntait la crainte de vous courroucer, je vendrais cher cet affront aux couards qui, sans votre sauvegarde, nauraient pas os toucher mon corps de leurs mains ; mais, par respect et pour lamour de vous, je me livre votre merci ; faites de moi selon votre plaisir. Me voici, seigneur, mais piti pour la reine !

    Et Tristan sincline et shumilie ses pieds.

    Piti pour la reine, car sil est un homme, en ta maison assez hardi pour soutenir ce mensonge que je lai aime damour coupable, il me trouvera debout devant lui en champ clos. Sire, grce pour elle, au nom du Seigneur Dieu !

    Mais les trois barons lont li de cordes, lui et la reine. Ah ! sil avait su quil ne serait pas admis prouver son innocence en combat singulier, on let dmembr vif avant quil et souffert dtre li vilement.

    Mais il se fiait en Dieu et savait quen champ clos nul noserait brandir une arme contre lui. Et, certes, il se fiait justement en Dieu. Quand il jurait quil navait jamais aim la reine damour coupable, les flons riaient de linsolente imposture. Mais je vous appelle, seigneurs, vous qui savez la vrit du philtre bu sur la mer et qui comprenez, disait-il mensonge ? Ce nest pas le fait qui prouve le crime, mais le jugement. Les hommes voient le fait, mais Dieu voit les curs, et, seul, il est vrai juge. Il a donc institu que tout homme accus pourrait soutenir son droit par bataille, et lui-mme combat avec linnocent. Cest pourquoi Tristan rclamait justice et bataille et se garda de manquer en rien au roi Marc. Mais sil avait pu prvoir ce qui advint, il aurait tu les flons. Ah ! Dieu ! pourquoi ne les tua-t-il pas ?




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  10. #10

      Edward Francis
    01/05/2007
    456
    10

    : - Tristan et Iseut :






    VIII

    LE SAUT DE LA CHAPELLE


    Qui voit son cors et sa faon,
    Trop par avroit le cuer felon
    Qui nen avroit dIseut piti.
    (Broul.)

    Par la cit, dans la nuit noire, la nouvelle court : Tristan et la reine ont t saisis ; le roi veut les tuer. Riches bourgeois et petites gens, tous pleurent.
    Hlas ! Nous devons bien pleurer ! Tristan, hardi baron, mourrez-vous donc par si laide tratrise ? Et vous, reine franche, reine honore, en quelle terre natra jamais fille de roi si belle, si chre ? Cest donc l, nain bossu, luvre de tes devinailles ? Quil ne voie jamais la face de Dieu, celui qui, tayant trouv, nenfoncera pas son pieu dans ton corps ! Tristan, bel ami cher, quand le Morholt, venu pour ravir nos enfants, prit terre sur ce rivage, nul de nos barons nosa sarmer contre lui, et tous se taisaient, pareils des muets. Mais vous, Tristan, vous avez fait le combat pour nous tous, hommes de Cornouailles, et vous avez tu le Morholt ; et lui vous navra dun pieu dont vous avez manqu mourir pour nous. Aujourdhui, en souvenir de ces choses, devrions-nous consentir votre mort ?
    Les plaintes, les cris, montent par la cit ; tous courent au palais. Mais tel est le courroux du roi quil ny a si fort et si fier baron qui ose risquer une seule parole pour le flchir.
    Le jour approche, la nuit sen va. Avant le soleil lev, Marc chevauche hors de la ville, au lieu o il avait coutume de tenir ses plaids et de juger. Il commande quon creuse une fosse en terre et quon y amasse des sarments noueux et tranchants et des pines blanches et noires, arraches avec leurs racines.
    À lheure de prime, il fait crier un ban par le pays pour convoquer aussitt les hommes de Cornouailles. Ils sassemblent grand bruit : nul qui ne pleure, hormis le nain de Tintagel. Alors le roi leur parla ainsi :
    Seigneurs, jai fait dresser ce bcher dpines pour Tristan et pour la reine, car ils ont forfait.
    Mais tous lui crirent :
    Jugement, roi ! le jugement dabord, lescondit et le plaid ! Les tuer sans jugement, cest honte et crime. Roi, rpit et merci pour eux !
    Marc rpondit en sa colre :
    Non, ni rpit, ni merci, ni plaid, ni jugement ! Par ce Seigneur qui cra le monde, si nul mose encore requrir de telle chose, il brlera le premier sur ce brasier !
    Il ordonne quon allume le feu et quon aille qurir au chteau Tristan dabord.
    Les pines flambent, tous se taisent, le roi attend.
    Les valets ont couru jusqu la chambre o les amants sont troitement gards. Ils entranent Tristan par ses mains lies de cordes. Par Dieu ! ce fut vilenie de lentraver ainsi ! Il pleure sous laffront ; mais de quoi lui servent ses larmes ? On lemmne honteusement ; et la reine scrie, presque folle dangoisse :
    Être tue, ami, pour que vous soyez sauv, ce serait grande joie !
    Les gardes et Tristan descendent hors de la ville, vers le bcher. Mais, derrire eux, un cavalier se prcipite, les rejoint, saute bas du destrier encore courant : cest Dinas, le bon snchal. Au bruit de laventure, il sen venait de son chteau de Lidan, et lcume, la sueur et le sang ruisselaient aux flancs de son cheval :
    Fils, je me hte vers le plaid du roi. Dieu maccordera peut-tre dy ouvrir tel conseil qui vous aidera tous deux ; dj il me permet du moins de te servir par une menue courtoisie. Amis, dit-il aux valets, je veux que vous le meniez sans ces entraves, et Dinas trancha les cordes honteuses ; sil essayait de fuir, ne tenez-vous pas vos pes ?
    Il baise Tristan sur les lvres, remonte en selle, et son cheval lemporte.

    Or, coutez comme le Seigneur Dieu est plein de piti. Lui, qui ne veut pas la mort du pcheur, il reut en gr les larmes et la clameur des pauvres gens qui le suppliaient pour les amants torturs. Prs de la route o Tristan passait, au fate dun roc et tourne vers la bise, une chapelle se dressait sur la mer.
    Le mur du chevet tait pos au ras dune falaise, haute, pierreuse, aux escarpements aigus ; dans labside, sur le prcipice, tait une verrire, uvre habile dun saint. Tristan dit ceux qui le menaient :
    Seigneurs, voyez cette chapelle ; permettez que jy entre. Ma mort est prochaine, je prierai Dieu quil ait merci de moi, qui lai tant offens. Seigneurs, la chapelle na dautre issue que celle-ci ; chacun de vous tient son pe ; vous savez bien que je ne puis passer que par cette porte, et quand jaurai pri Dieu, il faudra bien que je me remette entre vos mains !
    Lun des gardes dit :
    Nous pouvons bien le lui permettre.
    Ils le laissrent entrer. Il court par la chapelle, franchit le chur, parvient la verrire de labside, saisit la fentre, louvre et slance Plutt cette chute que la mort sur le bcher, devant telle assemble !
    Mais sachez, seigneurs, que Dieu lui fit belle merci ; le vent se prend en ses vtements, le soulve, le dpose sur une large pierre au pied du rocher. Les gens de Cornouailles appellent encore cette pierre le Saut de Tristan .
    Et devant lglise les autres lattendaient toujours. Mais pour nant, car cest Dieu maintenant qui la pris en sa garde. Il fuit : le sable meuble croule sous ses pas. Il tombe, se retourne, voit au loin le bcher : la flamme bruit, la fume monte. Il fuit.
    Lpe ceinte, bride abattue, Gorvenal stait chapp de la cit : le roi laurait fait brler en place de son seigneur. Il rejoignit Tristan sur la lande, et Tristan scria :
    Matre ! Dieu ma accord sa merci. Ah ! chtif, quoi bon ? Si je nai Iseut, rien ne me vaut. Que ne me suis-je plutt bris dans ma chute ! Jai chapp, Iseut, et lon va te tuer. On la brle pour moi ; pour elle je mourrai aussi.
    Gorvenal lui dit :
    Beau sire, prenez rconfort, ncoutez pas la colre. Voyez ce buisson pais, enclos dun large foss ; cachons-nous l : les gens passent nombreux sur cette route ; ils nous renseigneront, et, si lon brle Iseut, fils, je jure par Dieu, le fils de Marie, de ne jamais coucher sous un toit jusquau jour o nous laurons venge.
    Beau matre, je nai pas mon pe.
    La voici, je te lai apporte.
    Bien, matre ; je ne crains plus rien, fors Dieu.
    Fils, jai encore sous ma gonelle telle chose qui te rjouira : ce haubert solide et lger, qui pourra te servir.
    Donne, beau matre. Par ce Dieu en qui je crois, je vais maintenant dlivrer mon amie.
    Non, ne te hte point, dit Gorvenal. Dieu sans doute te rserve quelque plus sre vengeance. Songe quil est hors de ton pouvoir dapprocher du bcher ; les bourgeois lentourent et craignent le roi : tel voudrait bien ta dlivrance, qui, le premier, te frappera. Fils, on dit bien : Folie nest pas prouesse Attends

    Or, quand Tristan stait prcipit de la falaise, un pauvre homme de la gent menue lavait vu se relever et fuir. Il avait couru vers Tintagel et stait gliss jusquen la chambre dIseut :
    Reine, ne pleurez plus. Votre ami sest chapp !
    Dieu, dit-elle, en soit remerci ! Maintenant, quils me lient ou me dlient, quils mpargnent ou quils me tuent, je nen ai plus souci !
    Or, les flons avaient si cruellement serr les cordes de ses poignets que le sang jaillissait. Mais souriante, elle dit :
    Si je pleurais pour cette souffrance, alors quen sa bont Dieu vient darracher mon ami ces flons, certes, je ne vaudrais gure !
    Quand la nouvelle parvint au roi que Tristan stait chapp par la verrire, il blmit de courroux et commanda ses hommes de lui amener Iseut.
    On lentrane ; hors de la salle, sur le seuil, elle apparat ; elle tend ses mains dlicates, do le sang coule. Une clameur monte par la rue : Ô Dieu, piti pour elle ! Reine franche, reine honore, quel deuil ont jet sur cette terre ceux qui vous ont livre ! Maldiction sur eux !
    La reine est trane jusquau bcher dpines, qui flambe. Alors, Dinas, seigneur de Lidan, se laissa choir aux pieds du roi :
    Sire, coute-moi ; je tai servi longuement, sans vilenie, en loyaut, sans en retirer nul profit : car il nest pas un pauvre homme, ni un orphelin, ni une vieille femme, qui me donnerait un denier de ta snchausse, que jai tenue toute ma vie. En rcompense, accorde-moi que tu recevras la reine merci. Tu veux la brler sans jugement : cest forfaire, puisquelle ne reconnat pas le crime dont tu laccuses. Songes-y, dailleurs. Si tu brles son corps, il ny aura plus de sret sur ta terre : Tristan sest chapp ; il connat bien les plaines, les bois, les gus, les passages, et il est hardi. Certes, tu es son oncle, et il ne sattaquera pas toi ; mais tous les barons, tes vassaux, quil pourra surprendre, il les tuera.
    Et les quatre flons plissent lentendre : dj ils voient Tristan embusqu, qui les guette.
    Roi, dit le snchal, sil est vrai que je tai bien servi toute ma vie, livre-moi Iseut ; je rpondrai delle comme son garde et son garant.
    Mais le roi prit Dinas par la main et jura par le nom des saints quil ferait immdiate justice.
    Alors Dinas se releva :
    Roi, je men retourne Lidan et je renonce votre service.
    Iseut lui sourit tristement. Il monte sur son destrier et sloigne, marri et morne, le front baiss.
    Iseut se tient debout devant la flamme. La foule, lentour, crie, maudit le roi, maudit les tratres. Les larmes coulent le long de sa face. Elle est vtue dun troit bliaut gris, o court un filet dor menu ; un fil dor est tress dans ses cheveux, qui tombent jusqu ses pieds. Qui pourrait la voir si belle sans la prendre en piti aurait un cur de flon. Dieu ! comme ses bras sont troitement lis !

    Or, cent lpreux, dforms, la chair ronge et toute blanchtre, accourus sur leurs bquilles au claquement des crcelles, se pressaient devant le bcher, et, sous leurs paupires enfles leurs yeux sanglants jouissaient du spectacle.
    Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi dune voix aigu ;
    Sire, tu veux jeter ta femme en ce brasier ; cest bonne justice, mais trop brve. Ce grand feu laura vite brle, ce grand vent aura vite dispers sa cendre. Et, quand cette flamme tombera tout lheure, sa peine sera finie. Veux-tu que je tenseigne pire chtiment, en sorte quelle vive, mais grand dshonneur, et toujours souhaitant la mort ? Roi, le veux-tu ?
    Le roi rpondit :
    Oui, la vie pour elle, mais grand dshonneur et pire que la mort Qui menseignera un tel supplice, je len aimerai mieux.
    Sire, je dirai donc brivement ma pense. Vois, jai l cent compagnons. Donne-nous Iseut, et quelle nous soit commune ! Le mal attise nos dsirs. Donne-la tes lpreux, jamais dame naura fait pire fin. Vois, nos haillons sont colls nos plaies, qui suintent. Elle qui, prs de toi, se plaisait aux riches toffes fourres de vair, aux joyaux, aux salles pares de marbre, elle qui jouissait des bons vins, de lhonneur, de la joie, quand elle verra la cour de tes lpreux, quand il lui faudra entrer sous nos taudis bas et coucher avec nous, alors Iseut la Belle, la Blonde, reconnatra son pch et regrettera ce beau feu dpines !
    Le roi lentend, se lve, et longuement reste immobile. Enfin, il court vers la reine et la saisit par la main. Elle crie :
    Par piti, sire, brlez-moi plutt, brlez-moi !
    Le roi la livre. Yvain la prend et les cent malades se pressent autour delle. À les entendre crier et glapir, tous les curs se fondent de piti ; mais Yvain est joyeux ; Iseut sen va, Yvain lemmne. Hors de la cit descend le hideux cortge.
    Ils ont pris la route o Tristan est sembusqu. Gorvenal jette un cri :
    Fils, que feras-tu ? Voici ton amie !
    Tristan pousse son cheval hors du fourr :
    Yvain, tu lui as assez longtemps fait compagnie ; laisse-la maintenant, si tu veux vivre !
    Mais Yvain dgrafe son manteau.
    Hardi, compagnons ! À vos btons ! À vos bquilles ! Cest linstant de montrer sa prouesse !
    Alors il fit beau voir les lpreux rejeter leurs chapes, se camper sur leurs pieds malades, souffler, crier, brandir leurs bquilles : lun menace et lautre grogne. Mais il rpugnait Tristan de les frapper ; les conteurs prtendent que Tristan tua Yvain : cest dire vilenie ; non, il tait trop preux pour occire telle engeance. Mais Gorvenal ayant arrach une forte pousse de chne, lassna sur le crne dYvain ; le sang noir jaillit et coula jusqu ses pieds difformes.
    Tristan reprit la reine : dsormais, elle ne sent plus nul mal. Il trancha les cordes de ses bras, et quittant la plaine, ils senfoncrent dans la fort du Morois. L, dans les grands bois, Tristan se sent en sret comme derrire la muraille dun fort chteau.
    Quand le soleil pencha, ils sarrtrent tous trois au pied dun mont ; la peur avait lass la reine ; elle reposa sa tte sur le corps de Tristan et sendormit.
    Au matin, Gorvenal droba un forestier son arc et deux flches bien empennes et barbeles et les donna Tristan, le bon archer, qui surprit un chevreuil et le tua. Gorvenal fit un amas de branches sches, battit le fusil, fit jaillir ltincelle et alluma un grand feu pour cuire la venaison ; Tristan coupa des branchages, construisit une hutte et la recouvrit de feuille ; Iseut la joncha dherbes paisses.
    Alors, au fond de la fort sauvage, commena pour les fugitifs lpre vie, aime pourtant.









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  11. #11

      Edward Francis
    01/05/2007
    456
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    : - Tristan et Iseut :





    IX

    LA FORET DU MOROIS


    Nous avons perdu le monde, et le monde nous ; que vous en samble Tristan, ami ? Amie, quant je vous ai avec moi, que me fault-il dont ? Se tous li mondes estoit orendroit avec nous, je ne verroie fors vous seule.
    (Roman en prose de Tristan.)

    Au fond de la fort sauvage, grand ahan, comme des btes traques, ils errent, et rarement osent revenir le soir au gte de la veille. Ils ne mangent que la chair des fauves et regrettent le got du sel et du pain. Leurs visages amaigris se font blmes, leurs vtements tombent en haillons, dchirs par les ronces. Ils saiment, ils ne souffrent pas.
    Un jour, comme ils parcouraient ces grands bois qui navaient jamais t abattus, ils arrivrent par aventure lermitage de Frre Ogrin.
    Au soleil, sous un bois lger drables, auprs de sa chapelle, le vieil homme, appuy sur sa bquille, allait pas menus.
    Sire Tristan, scria-t-il, sachez quel grand serment ont jur les hommes de Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par toutes les paroisses : Qui se saisira de vous recevra cent marcs dor pour son salaire, et tous les barons ont jur de vous livrer mort ou vif. Repentez-vous, Tristan ! Dieu pardonne au pcheur qui vient repentance.
    Me repentir, sire Ogrin ? De quel crime ? Vous qui nous jugez, savez-vous quel boivre nous avons bu sur la mer ? Oui, la bonne liqueur nous enivre, et jaimerais mieux mendier toute ma vie par les routes et vivre dherbes et de racines avec Iseut que, sans elle, tre roi dun beau royaume.
    Sire Tristan, Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde-ci et lautre. Le tratre son seigneur, on doit le faire carteler par deux chevaux, le brler sur un bcher, et l o sa cendre tombe, il ne crot plus dherbe et le labour reste inutile ; les arbres, la verdure y dprissent. Tristan, rendez la reine celui quelle a pous selon la loi de Rome !
    Elle nest plus lui : il la donne ses lpreux ; cest sur les lpreux que je lai conquise. Dsormais, elle est mienne ; je ne puis me sparer delle, ni elle de moi.
    Ogrin stait assis ; ses pieds, Iseut pleurait, la tte sur les genoux de lhomme qui souffre pour Dieu. Lermite lui redisait les saintes paroles du Livre : mais, toute pleurante, elle secouait la tte et refusait de le croire.
    Hlas ! dit Ogrin, quel rconfort peut-on donner des morts ? Repens-toi, Tristan, car celui qui vit dans le pch sans repentir est un mort.
    Non, je vis et ne me repens pas. Nous retournons la fort, qui nous protge et nous garde. Viens, Iseut, amie !
    Iseut se releva ; ils se prirent par les mains. Ils entrrent dans les hautes herbes et les bruyres ; les arbres refermrent sur eux leurs branchages ; ils disparurent derrire les frondaisons.

    Écoutez, seigneurs, une belle aventure. Tristan avait nourri un chien, un brachet, beau, vif, lger la course : ni comte, ni roi na son pareil pour la chasse larc. On lappelait Husdent. Il avait fallu lenfermer dans le donjon, entrav par un billot suspendu son cou ; depuis le jour o il avait cess de voir son matre, il refusait toute pitance, grattait la terre du pied, pleurait des yeux, hurlait. Plusieurs en eurent compassion.
    Husdent, disaient-ils, nulle bte na su si bien aimer que toi ; oui, Salomon a dit sagement : Mon ami vrai, cest mon lvrier.
    Et le roi Marc, se rappelant les jours passs, songeait en son cur : Ce chien montre grand sens pleurer ainsi son seigneur : car y a-t-il personne par toute la Cornouailles qui vaille Tristan ?
    Trois barons vinrent au roi :
    Sire, faites dlier Husdent ; nous saurons bien sil mne tel deuil par regret de son matre ; si non, vous le verrez, peine dtach, la gueule ouverte, la langue au vent, poursuivre, pour les mordre, gens et btes.
    On le dlie. Il bondit par la porte et court la chambre o nagure il trouvait Tristan. Il gronde, gmit, cherche, dcouvre enfin la trace de son seigneur. Il parcourt pas pas la route que Tristan avait suivie vers le bcher. Chacun le suit. Il jappe clair et grimpe vers la falaise. Le voici dans la chapelle, et qui bondit sur lautel ; soudain il se jette par la verrire, tombe au pied du rocher, reprend la piste sur la grve, sarrte un instant dans le bois fleuri o Tristan stait embusqu, puis repart vers la fort. Nul ne le voit qui nen ait piti.
    Beau roi, dirent alors les chevaliers, cessons de le suivre ; il nous pourrait mener en tel lieu do le retour serait malais.
    Ils le laissrent et sen revinrent. Sous bois, le chien donna de la voix et la fort en retentit. De loin, Tristan, la reine et Gorvenal lont entendu : Cest Husdent ! Ils seffrayent : sans doute le roi les poursuit ; ainsi il les fait relancer comme des fauves par des limiers ! Ils senfoncent sous un fourr. À la lisire, Tristan se dresse, son arc band. Mais quand Husdent eut vu et reconnu son seigneur, il bondit jusqu lui, remua sa tte et sa queue, ploya lchine, se roula en cercle. Qui vit jamais telle joie ? Puis il courut Iseut la Blonde, Gorvenal, et fit fte aussi au cheval. Tristan en eut grande piti :
    Hlas ! par quel malheur nous a-t-il retrouvs ! Que peut faire de ce chien, qui ne sait se tenir coi, un homme harcel ? Par les plaines et par les bois, par toute sa terre, le roi nous traque : Husdent nous trahira par ses aboiements. Ah ! cest par amour et par noblesse de nature quil est venu chercher la mort. Il faut nous garder, pourtant. Que faire ? Conseillez-moi.
    Iseut flatta Husdent de la main et dit :
    Sire, pargnez-le ! Jai ou parler dun forestier gallois qui avait habitu son chien suivre, sans aboyer, la trace de sang des cerfs blesss. Ami Tristan, quelle joie si on russissait, en y mettant sa peine, dresser ainsi Husdent !
    Il y songea un instant, tandis que le chien lchait les mains dIseut. Tristan eut piti et dit :
    Je veux essayer ; il mest trop dur de le tuer.
    Bientt Tristan se met en chasse, dloge un daim, le blesse dune flche. Le brachet veut slancer sur la voie du daim, et crie si haut que le bois en rsonne. Tristan le fait taire en le frappant ; Husdent lve la tte vers son matre, stonne, nose plus crier, abandonne la trace ; Tristan le met sous lui, puis bat sa botte de sa baguette de chtaignier, comme font les veneurs pour exciter les chiens ; ce signal, Husdent veut crier encore, et Tristan le corrige. En lenseignant ainsi, au bout dun mois peine, il leut dress chasser la muette : quand sa flche avait bless un chevreuil ou un daim, Husdent, sans jamais donner de la voix, suivait la trace sur la neige, la glace ou lherbe ; sil atteignait la bte sous bois, il savait marquer la place en y portant des branchages ; sil la prenait sur la lande, il amassait des herbes sur le corps abattu et revenait, sans un aboi, chercher son matre.

    Lt sen va, lhiver est venu. Les amants vcurent tapis dans le creux dun rocher : et sur le sol durci par la froidure, les glaons hrissaient leur lit de feuilles mortes. Par la puissance de leur amour, ni lun ni lautre ne sentit sa misre.
    Mais quand revint le temps clair, ils dressrent sous les grands arbres leur hutte de branches reverdies. Tristan savait denfance lart de contrefaire le chant des oiseaux des bois ; son gr, il imitait le loriot, la msange, le rossignol et toute la gent aile ; et parfois, sur les branches de la hutte, venus son appel, des oiseaux nombreux, le cou gonfl, chantaient leurs lais dans la lumire.

    Les amants ne fuyaient plus par la fort, sans cesse errants ; car nul des barons ne se risquait les poursuivre, connaissant que Tristan les et pendus aux branches des arbres. Un jour, pourtant, lun des quatre tratres, Guenelon, que Dieu maudisse ! entran par lardeur de la chasse, osa saventurer aux alentours du Morois. Ce matin-l, sur la lisire de la fort, au creux dune ravine, Gorvenal, ayant enlev la selle de son destrier, lui laissait patre lherbe nouvelle ; l-bas, dans la loge de feuillage, sur la jonche fleurie, Tristan tenait la reine troitement embrasse, et tous deux dormaient.
    Tout coup, Gorvenal entendit le bruit dune meute : grande allure les chiens lanaient un cerf, qui se jeta au ravin. Au loin, sur la lande, apparut un veneur ; Gorvenal le reconnut : ctait Guenelon, lhomme que son seigneur hassait entre tous. Seul, sans cuyer, les perons aux flancs saignants de son destrier et lui cinglant lencolure, il accourait. Embusqu derrire un arbre, Gorvenal le guette : il vient vite, il sera plus lent sen retourner.
    Il passe. Gorvenal bondit de lembuscade, saisit le frein, et, revoyant cet instant tout le mal que lhomme avait fait, labat, le dmembre tout, et sen va, emportant la tte tranche.
    L-bas, dans la loge de feuille, sur la jonche fleurie, Tristan et la reine dormaient troitement embrasss. Gorvenal y vint sans bruit, la tte du mort la main.
    Lorsque les veneurs trouvrent sous larbre le tronc sans tte, perdus, comme si dj Tristan les poursuivait, ils senfuirent, craignant la mort. Depuis, lon ne vint plus gure chasser dans ce bois.
    Pour rjouir au rveil le cur de son seigneur, Gorvenal attacha, par les cheveux, la tte la fourche de la hutte : la rame paisse lenguirlandait.
    Tristan sveilla et vit, demi cache derrire les feuilles, la tte qui le regardait. Il reconnat Guenelon ; il se dresse sur ses pieds, effray. Mais son matre lui crie :
    Rassure-toi, il est mort. Je lai tu de cette pe. Fils, ctait ton ennemi !
    Et Tristan se rjouit ; celui quil hassait, Guenelon, est occis.
    Dsormais, nul nosa plus pntrer dans la fort sauvage : leffroi en garde lentre et les amants y sont matres. Cest alors que Tristan faonna larc Qui-ne-faut, lequel atteignait toujours le but, homme ou bte, lendroit vis.

    Seigneurs, ctait un jour dt, au temps o lon moissonne, un peu aprs la Pentecte, et les oiseaux la rose chantaient laube prochaine. Tristan sortit de la hutte, ceignit son pe, apprta larc Qui-ne-faut et, seul, sen fut chasser par le bois. Avant que descende le soir, une grande peine lui adviendra. Non, jamais amants ne saimrent tant et ne lexpirent si durement.
    Quand Tristan revint de chasse, accabl par la lourde chaleur, il prit la reine entre ses bras.
    Ami, o avez-vous t ?
    Aprs un cerf qui ma tout lass. Vois, la sueur coule de mes membres, je voudrais me coucher et dormir.
    Sous la loge de verts rameaux, jonche dherbes fraches, Iseut stendit la premire. Tristan se coucha prs delle et dposa son pe nue entre leurs corps. Pour leur bonheur, ils avaient gard leurs vtements. La reine avait au doigt lanneau dor aux belles meraudes que Marc lui avait donn au jour des pousailles ; ses doigts taient devenus si grles que la bague y tenait peine. Ils dormaient ainsi, lun des bras de Tristan pass sous le cou de son amie, lautre jet sur son beau corps, troitement embrasss ; mais leurs lvres ne se touchaient point. Pas un souffle de brise, pas une feuille qui tremble. À travers le toit de feuillage, un rayon de soleil descendait sur le visage dIseut qui brillait comme un glaon.
    Or, un forestier trouva dans le bois une place o les herbes taient foules ; la veille, les amants staient couchs l ; mais il ne reconnut pas lempreinte de leurs corps, suivit la trace et parvint leur gte. Il les vit qui dormaient, les reconnut et senfuit, craignant le rveil terrible de Tristan. Il senfuit jusqu Tintagel, deux lieues de l, monta les degrs de la salle, et trouva le roi qui tenait ses plaids au milieu de ses vassaux assembls.
    Ami, que viens-tu qurir cans, hors dhaleine comme je te vois ? On dirait un valet de limiers qui a longtemps couru aprs les chiens. Veux-tu, toi aussi, nous demander raison de quelque tort ? Qui ta chass de ma fort ?
    Le forestier le prit lcart et, tout bas, lui dit :
    Jai vu la reine et Tristan. Ils dormaient, jai pris peur.
    En quel lieu ?
    Dans une hutte du Morois. Ils dorment aux bras lun de lautre. Viens tt, si tu veux prendre ta vengeance.
    Va mattendre lentre du bois, au pied de la Croix-Rouge. Ne parle nul homme de ce que tu as vu ; je te donnerai de lor et de largent, tant que tu en voudras prendre.
    Le forestier y va et sassied sous la Croix-Rouge. Maudit soit lespion ! Mais il mourra honteusement, comme cette histoire vous le dira tout lheure.
    Le roi fit seller son cheval, ceignit son pe, et, sans nulle compagnie, schappa de la cit. Tout en chevauchant, seul, il se ressouvint de la nuit o il avait saisi son neveu : quelle tendresse avait alors montre pour Tristan Iseut la Belle, au visage clair ! Sil les surprend, il chtiera ces grands pchs ; il se vengera de ceux qui lont honni
    À la Croix-Rouge, il trouva le forestier :
    Va devant ; mne-moi vite et droit.
    Lombre noire des grands arbres les enveloppe. Le roi suit lespion. Il se fie son pe, qui jadis a frapp de beaux coups. Ah ! si Tristan sveille, lun des deux, Dieu sait lequel ! restera mort sur la place. Enfin le forestier dit tout bas :
    Roi, nous approchons.
    Il lui tint ltrier et lia les rnes du cheval aux branches dun pommier vert. Ils approchrent encore, et soudain, dans une clairire ensoleille, virent la hutte fleurie.
    Le roi dlace son manteau aux attaches dor fin, le rejette, et son beau corps apparat. Il tire son pe hors de la gaine, et redit en son cur quil veut mourir sil ne les tue. Le forestier le suivait ; il lui fait signe de sen retourner.
    Il pntre, seul, sous la hutte, lpe nue, et la brandit Ah ! quel deuil sil assne ce coup ! Mais il remarqua que leurs bouches ne se touchaient pas et quune pe nue sparait leurs corps :
    Dieu ! se dit-il, que vois-je ici ? Faut-il les tuer ? Depuis si longtemps quils vivent en ce bois, sils saimaient de fol amour, auraient-ils plac cette pe entre eux ? Et chacun ne sait-il pas quune lame nue, qui spare deux corps, est garante et gardienne de chastet ? Sils saimaient de fol amour, reposeraient-ils si purement ? Non, je ne les tuerai pas ; ce serait grand pch de les frapper ; et si jveillais ce dormeur et que lun de nous deux ft tu, on en parlerait longtemps, et pour notre honte. Mais je ferai qu leur rveil ils sachent que je les ai trouvs endormis, que je nai pas voulu leur mort, et que Dieu les a pris en piti.
    Le soleil, traversant la hutte, brlait la face blanche dIseut. Le roi prit ses gants pars dhermine : Cest elle, songeait-il, qui, nagure, me les apporta dIrlande ! Il les plaa dans la feuille pour fermer le trou par o le rayon descendait ; puis il retira doucement la bague aux pierres dmeraude quil avait donne la reine ; nagure il avait fallu forcer un peu pour la lui passer au doigt ; maintenant ses doigts taient si grles que la bague vint sans effort : la place, le roi mit lanneau dont Iseut, jadis, lui avait fait prsent. Puis il enleva lpe qui sparait les amants, celle-l mme il la reconnut qui stait brche dans le crne du Morholt, posa la sienne la place, sortit de la loge, sauta en selle, et dit au forestier :
    Fuis maintenant, et sauve ton corps, si tu peux !
    Or, Iseut eut une vision dans son sommeil : elle tait sous une riche tente, au milieu dun grand bois. Deux lions slanaient sur elle et se battaient pour lavoir Elle jeta un cri et sveilla : les gants pars dhermine blanche tombrent sur son sein. Au cri, Tristan se dressa en pieds, voulut ramasser son pe et reconnut, sa garde dor, celle du roi. Et la reine vit son doigt lanneau de Marc. Elle scria :
    Sire, malheur nous ! Le roi nous a surpris !
    Oui, dit Tristan, il a emport mon pe ; il tait seul, il a pris peur, il est all chercher du renfort ; il reviendra, nous fera brler devant tout le peuple. Fuyons !
    Et, grandes journes, accompagns de Gorvenal, ils senfuirent vers la terre de Galles, jusquaux confins de la fort du Morois. Que de tortures amour leur aura causes !







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  12. #12

      Edward Francis
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    : - Tristan et Iseut :




    X

    LERMITE OGRIN


    Aspre vie meinent et dure :
    Tant sentraiment de bone amor
    Luns por lautre ne sent dolor.
    (Broul.)

    À trois jours de l, comme Tristan avait longuement suivi les erres dun cerf bless, la nuit tomba, et sous le bois obscur il se prit songer :
    Non, ce nest point par crainte que le roi nous a pargns. Il avait pris mon pe, je dormais, jtais en sa merci, il pouvait frapper ; quoi bon du renfort ? Et, sil voulait me prendre vif, pourquoi, mayant dsarm, maurait-il laiss sa propre pe ? Ah ! je tai reconnu, pre : non par peur, mais par tendresse et par piti, tu as voulu nous pardonner. Nous pardonner ? Qui donc pourrait, sans savilir, remettre un tel forfait ? Non, il na point pardonn, mais il a compris. Il a connu quau bcher, au saut de la chapelle, lembuscade contre les lpreux, Dieu nous avait pris en sa sauvegarde. Il sest alors rappel lenfant qui, jadis, harpait ses pieds, et ma terre de Loonnois, abandonne pour lui, et lpieu du Morholt, et le sang vers pour son honneur. Il sest rappel que je navais pas reconnu mon tort, mais vainement rclam jugement, droit et bataille, et la noblesse de son cur la inclin comprendre les choses quautour de lui ses hommes ne comprennent pas : non quil sache ni jamais puisse savoir la vrit de notre amour ; mais il doute, il espre, il sent que je nai pas dit mensonge, il dsire que par jugement je trouve mon droit. Ah ! bel oncle, vaincre en bataille par laide de Dieu, gagner votre paix, et, pour vous, revtir encore le haubert et le heaume ! Quai-je pens ? Il reprendrait Iseut : je la lui livrerais ? Que ne ma-t-il gorg, plutt, dans mon sommeil ! Nagure, traqu par lui, je pouvais le har et loublier ; il avait abandonn Iseut aux malades : elle ntait plus lui, elle tait mienne. Voici que par sa compassion il a rveill ma tendresse et reconquis la reine. La reine ? Elle tait reine prs de lui, et dans ce bois elle vit comme une serve. Quai-je fait de sa jeunesse ? Au lieu de ses chambres tendues de draps de soie, je lui donne cette fort sauvage ; une hutte, au lieu de ses belles courtines ; et cest pour moi quelle suit cette route mauvaise. Au seigneur Dieu, roi du monde, je crie merci et je le supplie quil me donne la force de rendre Iseut au roi Marc. Nest-elle pas sa femme, pouse selon la loi de Rome, devant tous les riches hommes de sa terre ?
    Tristan sappuie sur son arc, et longuement se lamente dans la nuit.
    Dans le fourr clos de ronces qui leur servait de gte, Iseut la Blonde attendait le retour de Tristan. À la clart dun rayon de lune, elle vit luire son doigt lanneau dor que Marc y avait gliss. Elle songea :
    Celui qui par belle courtoisie ma donn cet anneau dor nest pas lhomme irrit qui me livrait aux lpreux ; non, cest le seigneur compatissant qui, du jour o jai abord sur sa terre, maccueillit et me protgea. Comme il aimait Tristan ! Mais je suis venue, et quai-je fait ? Tristan ne devrait-il pas vivre au palais du roi, avec cent damoiseaux autour de lui, qui seraient de sa mesnie et le serviraient pour tre arms chevaliers ? Ne devrait-il pas, chevauchant par les cours et les baronnies, chercher soudes et aventures ? Mais pour moi, il oublie toute chevalerie, exil de la cour, pourchass dans ce bois, menant cette vie sauvage !
    Elle entendit alors sur les feuilles et les branches mortes sapprocher le pas de Tristan. Elle vint sa rencontre comme son ordinaire, pour lui prendre ses armes. Elle lui enleva des mains larc Qui-ne-faut et ses flches, et dnoua les attaches de son pe.
    Amie, dit Tristan, cest lpe du roi Marc. Elle devait nous gorger, elle nous a pargns.
    Iseut prit lpe, en baisa la garde dor ; et Tristan vit quelle pleurait.
    Amie, dit-il, si je pouvais faire accord avec le roi Marc ! Sil madmettait soutenir par bataille que jamais, ni en fait, ni en paroles, je ne vous ai aime damour coupable, tout chevalier de son royaume depuis Lidan jusqu Durham qui moserait contredire me trouverait arm en champ clos. Puis, si le roi voulait souffrir de me garder en sa mesnie, je le servirais grand honneur, comme mon seigneur et mon pre ; et, sil prfrait mloigner et vous garder, je passerais en Frise ou en Bretagne, avec Gorvenal comme seul compagnon. Mais partout o jirais, reine, et toujours, je resterais vtre. Iseut, je ne songerais pas cette sparation, ntait la dure misre que vous supportez pour moi depuis si longtemps, belle, en cette terre dserte.
    Tristan, quil vous souvienne de lermite Ogrin dans son bocage. Retournons vers lui, et puissions-nous crier merci au puissant roi cleste, Tristan, ami !
    Ils veillrent Gorvenal ; Iseut monta sur le cheval, que Tristan conduisit par le frein, et, toute la nuit, traversant pour la dernire fois les bois aims, ils cheminrent sans une parole.

    Au matin, ils prirent du repos, puis marchrent encore, tant quils parvinrent lermitage. Au seuil de sa chapelle, Ogrin lisait en un livre. Il les vit, et, de loin, les appela tendrement :
    Amis ! comme amour vous traque de misre en misre ! Combien durera votre folie ? Courage ! repentez-vous enfin !
    Tristan lui dit :
    Écoutez, sire Ogrin. Aidez-nous pour offrir un accord au roi. Je lui rendrais la reine. Puis, je men irais au loin, en Bretagne ou en Frise ; un jour, si le roi voulait me souffrir prs de lui, je reviendrais et le servirais comme je dois.
    Incline aux pieds de lermite, Iseut dit son tour, dolente :
    Je ne vivrai plus ainsi. Je ne dis pas que je me repente davoir aim et daimer Tristan, encore et toujours ; mais nos corps du moins seront dsormais spars.
    Lermite pleura et adora Dieu : Dieu, beau roi tout-puissant ! Je vous rends grces de mavoir laiss vivre assez longtemps pour venir en aide ceux-ci ! Il les conseilla sagement, puis il prit de lencre et du parchemin et crivit un bref o Tristan offrait un accord au roi. Quand il y eut crit toutes les paroles que Tristan lui dit, celui-ci les scella de son anneau.
    Qui portera ce bref ? demanda lermite.
    Je le porterai moi-mme.
    Non, sire Tristan, vous ne tenterez point cette chevauche hasardeuse ; jirai pour vous, je connais bien les tres du chteau.
    Laissez, beau sire Ogrin ; la reine restera en votre ermitage ; la tombe de la nuit, jirai avec mon cuyer, qui gardera mon cheval.
    Quand lobscurit descendit sur la fort, Tristan se mit en route avec Gorvenal. Aux portes de Tintagel, il le quitta. Sur les murs, les guetteurs sonnaient leurs trompes. Il se coula dans le foss et traversa la ville au pril de son corps. Il franchit comme autrefois les palissades aigus du verger, revit le perron de marbre, la fontaine et le grand pin, et sapprocha de la fentre derrire laquelle le roi dormait. Il lappela doucement. Marc sveilla :
    Qui es-tu, toi qui mappelles dans la nuit pareille heure ?
    Sire, je suis Tristan, je vous apporte un bref ; je le laisse l, sur le grillage de cette fentre. Faites attacher votre rponse la branche de la Croix-Rouge.
    Pour lamour de Dieu, beau neveu, attends-moi !
    Il slana sur le seuil, et, par trois fois, cria dans la nuit :
    Tristan ! Tristan ! Tristan, mon fils !
    Mais Tristan avait fui. Il rejoignit son cuyer, et, dun bond lger, se mit en selle :
    Fou ! dit Gorvenal, hte-toi, fuyons par ce chemin.
    Ils parvinrent enfin lermitage o ils trouvrent, les attendant, lermite qui priait, Iseut qui pleurait.



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  13. #13

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    : - Tristan et Iseut :




    XI

    LE GUE AVENTUREUX


    Oyez, vous tous qui passez par la voie,
    Venez a, chascun de vous voie
    Sil est douleur fors que la moie.
    Cest Tristan que la mort mestroie.
    (Le Lai mortel.)

    Marc fit veiller son chapelain et lui tendit la lettre. Le clerc brisa la cire et salua dabord le roi au nom de Tristan ; puis, ayant habilement dchiffr les paroles crites, il lui rapporta ce que Tristan lui mandait. Marc lcouta sans mot dire et se rjouissait en son cur, car il aimait encore la reine.
    Il convoqua nommment les plus priss de ses barons, et, quand ils furent tous assembls, ils firent silence et le roi parla :
    Seigneurs, jai reu ce bref. Je suis roi sur vous et vous tes mes faux. Écoutez les choses qui me sont mandes ; puis, conseillez-moi, je vous en requiers, puisque vous me devez le conseil.
    Le chapelain se leva, dlia le bref de ses deux mains, et, debout devant le roi :
    Seigneurs, dit-il, Tristan mande dabord salut et amour au roi et toute sa baronnie. Roi, ajoute-t-il, quand jai eu tu le dragon et que jeus conquis la fille du roi dIrlande, cest moi quelle fut donne ; jtais matre de la garder, mais je ne lai point voulu : je lai amene en votre contre et vous lai livre. Pourtant, peine laviez-vous prise pour femme, des flons vous firent accroire leurs mensonges. En votre colre, bel oncle, mon seigneur, vous avez voulu nous faire brler sans jugement. Mais Dieu a t pris de compassion : nous lavons suppli, il a sauv la reine, et ce fut justice ; moi aussi, en me prcipitant dun rocher lev, jchappai, par la puissance de Dieu. Quai-je fait depuis, que lon puisse blmer ? La reine tait livre aux malades, je suis venu sa rescousse, je lai emporte : pouvais-je donc manquer en ce besoin celle qui avait failli mourir, innocente, cause de moi ? Jai fui avec elle par les bois : pouvais-je donc, pour vous la rendre, sortir de la fort et descendre dans la plaine ? naviez-vous pas command quon nous prt morts ou vifs ? Mais, aujourdhui comme alors, je suis prt, beau sire, donner mon gage et soutenir contre tout venant par bataille que jamais la reine neut pour moi, ni moi pour la reine, damour qui vous ft une offense. Ordonnez le combat : je ne rcuse nul adversaire, et, si je ne puis prouver mon droit, faites-moi brler devant vos hommes. Mais si je triomphe et quil vous plaise de reprendre Iseut au clair visage, nul de vos barons ne vous servira mieux que moi ; si au contraire vous navez cure de mon service, je passerai la mer, jirai moffrir au roi de Gavoie ou au roi de Frise, et vous nentendrez plus jamais parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si vous ne consentez nul accord, je ramnerai Iseut en Irlande, o je lai prise ; elle sera reine en son pays.
    Quand les barons cornouaillais entendirent que Tristan leur offrait la bataille, ils dirent tous au roi :
    Sire, reprends la reine : ce sont des insenss qui lont calomnie auprs de toi. Quant Tristan, quil sen aille, ainsi quil loffre, guerroyer en Gavoie ou prs du roi de Frise. Mande-lui de te ramener Iseut, tel jour et bientt.
    Le roi demanda par trois fois :
    Nul ne se lve-t-il pour accuser Tristan ?
    Tous se taisaient. Alors, il dit au chapelain :
    Faites donc un bref au plus vite ; vous avez ou ce quil faut y mettre ; htez-vous de lcrire : Iseut na que trop souffert en ses jeunes annes ! Et que la charte soit suspendue la branche de la Croix-Rouge avant ce soir ; faites vite !
    Il ajouta :
    Vous direz encore que je leur envoie tous deux salut et amour.
    Vers la mi-nuit, Tristan traversa la Blanche-Lande, trouva le bref et lapporta scell lermite Ogrin. Lermite lui lut les lettres : Marc consentait, sur le conseil de tous ses barons, reprendre Iseut, mais non garder Tristan comme soudoyer ; pour Tristan, il lui faudrait passer la mer, quand, trois jours de l, au Gu Aventureux, il aurait remis la reine entre les mains de Marc.
    Dieu ! dit Tristan, quel deuil de vous perdre, amie ! Il le faut, pourtant, puisque la souffrance que vous supportiez cause de moi, je puis maintenant vous lpargner. Quand viendra linstant de nous sparer, je vous donnerai un prsent, gage de mon amour. Du pays inconnu o je vais, je vous enverrai un messager ; il me redira votre dsir, amie, et, au premier appel, de la terre lointaine, jaccourrai.
    Iseut soupira et dit :
    Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien. Jamais limier de prix naura t gard plus dhonneur. Quand je le verrai, je me souviendrai de toi et je serai moins triste. Ami, jai un anneau de jaspe vert, prends-le pour lamour de moi, porte-le ton doigt : si jamais un messager prtend venir de ta part, je ne le croirai pas, quoi quil fasse ou quil dise, tant quil ne maura pas montr cet anneau. Mais, ds que je laurai vu, nul pouvoir, nulle dfense royale, ne mempcheront de faire ce que tu mauras mand, que ce soit sagesse ou folie.
    Amie, je vous donne Husdent.
    Ami, prenez cet anneau en rcompense.
    Et tous deux se baisrent sur les lvres.

    Or, laissant les amants lermitage, Ogrin avait chemin sur sa bquille jusquau Mont ; il y acheta du vair, du gris, de lhermine, des draps de soie, de pourpre et dcarlate, et un chainse plus blanc que fleur de lis, et encore un palefroi harnach dor, qui allait lamble doucement. Les gens riaient le voir dispenser, pour ces achats tranges et magnifiques, ses deniers ds longtemps amasss ; mais le vieil homme chargea sur le palefroi les riches toffes et revint auprs dIseut :
    Reine, vos vtements tombent en lambeaux ; acceptez ces prsents, afin que vous soyez plus belle le jour o vous irez au Gu Aventureux ; je crains quils ne vous dplaisent : je ne suis pas expert choisir de tels atours.
    Pourtant, le roi faisait crier par la Cornouailles la nouvelle qu trois jours de l, au Gu Aventureux, il ferait accord avec la reine. Dames et chevaliers se rendirent en foule cette assemble ; tous dsiraient revoir la reine Iseut, tous laimaient, sauf les trois flons qui survivaient encore.
    Mais de ces trois, lun mourra par lpe, lautre prira transperc par une flche, lautre noy ; et, quant au forestier, Perinis le Franc, le Blond, lassommera coups de sonbton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui hait toute dmesure, vengera les amants de leurs ennemis !
    Au jour marqu pour lassemble, au Gu Aventureux, la prairie brillait au loin, toute tendue et pare des riches tentes des barons. Dans la fort, Tristan chevauchait avec Iseut, et, par crainte dune embche, il avait revtu son haubert sous ses haillons. Soudain, tous deux apparurent au seuil de la fort et virent au loin, parmi les barons, le roi Marc.
    Amie, dit Tristan, voici le roi votre seigneur, ses chevaliers et ses soudoyers ; ils viennent vers nous ; dans un instant nous ne pourrons plus nous parler. Par le Dieu puissant et glorieux, je vous conjure : si jamais je vous adresse un message, faites ce que je vous manderai !
    Ami Tristan, ds que jaurai revu lanneau de jaspe vert, ni tour, ni mur, ni fort chteau ne mempcheront de faire la volont de mon ami.
    Iseut, que Dieu ten sache gr !
    Leurs deux chevaux marchaient cte cte : il lattira vers lui et la pressa entre ses bras.
    Ami, dit Iseut, entends ma dernire prire : tu vas quitter ce pays ; attends du moins quelques jours ; cache-toi, tant que tu saches comment me traite le roi, dans sa colre ou sa bont ! Je suis seule : qui me dfendra des flons ? Jai peur ! Le forestier Orri thbergera secrtement ; glisse-toi la nuit jusquau cellier ruin : jy enverrai Perinis pour te dire si nul me maltraite.
    Amie, nul nosera. Je resterai cach chez Orri : quiconque te fera outrage, quil se garde de moi comme de lEnnemi !
    Les deux troupes staient assez rapproches pour changer leurs saluts. À une porte darc en avant des siens, le roi chevauchait hardiment ; avec lui, Dinas de Lidan.
    Quand les barons leurent rejoint, Tristan, tenant par les rnes le palefroi dIseut, salua le roi et dit :
    Roi, je te rends Iseut la Blonde. Devant les hommes de ta terre, je te requiers de madmettre me dfendre en ta cour. Jamais je nai t jug. Fais que je me justifie par bataille : vaincu, brle-moi dans le soufre ; vainqueur, retiens-moi prs de toi ; ou, si tu ne veux pas me retenir, je men irai vers un pays lointain.
    Nul naccepta le dfi de Tristan. Alors, Marc prit, son tour, le palefroi dIseut par les rnes, et, la confiant Dinas, se mit lcart pour prendre conseil.
    Joyeux, Dinas fit la reine maint honneur et mainte courtoisie. Il lui ta sa chape dcarlate somptueuse, et son corps apparut gracieux sous la tunique fine et le grand bliaut de soie. Et la reine sourit au souvenir du vieil ermite, qui navait pas pargn ses deniers. Sa robe est riche, ses membres dlicats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs comme des rayons de soleil.
    Quand les flons la virent belle et honore comme jadis, irrits, ils chevauchrent vers le roi. À ce moment, un baron, Andr de Nicole, sefforait de le persuader :
    Sire, disait-il, retiens Tristan prs de toi ; tu seras, grce lui, un roi plus redout.
    Et, peu peu, il assouplissait le cur de Marc. Mais les flons vinrent lencontre et dirent :
    Roi, coute le conseil que nous te donnons en loyaut. On a mdit de la reine ; tort, nous te laccordons ; mais si Tristan et elle rentrent ensemble ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutt Tristan sloigner quelque temps ; un jour, sans doute, tu le rappelleras.
    Marc fit ainsi : il fit mander Tristan par ses barons de sloigner sans dlai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se regardrent. La reine eut honte cause de lassemble et rougit.
    Mais le roi fut mu de piti, et, parlant son neveu pour la premire fois :
    O iras-tu, sous ces haillons ? Prends dans mon trsor ce que tu voudras, or, argent, vair et gris.
    Roi, dit Tristan, je ny prendrai ni un denier, ni une maille. Comme je pourrai, jirai servir grandjoie le riche roi de Frise.
    Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard, et, si longtemps quelle put lapercevoir au loin, ne se dtourna point.
    À la nouvelle de laccord, grands et petits, hommes, femmes et enfants accoururent en foule hors de la ville la rencontre dIseut ; et, menant grand deuil de lexil de Tristan, ils faisaient fte leur reine retrouve. Au bruit des cloches, par les rues bien jonches, encourtines de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent cortge ; les portes du palais souvrirent tous venants ; riches et pauvres purent sasseoir et manger, et, pour clbrer ce jour, Marc, ayant affranchi cent de ses serfs, donna lpe et le haubert vingt bacheliers quil arma de sa main.
    Cependant, la nuit venue, Tristan, comme il lavait promis la reine, se glissa chez le forestier Orri, qui lhbergea secrtement dans le cellier ruin. Que les flons se gardent !




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    : - Tristan et Iseut :





    XII


    LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE


    Dieus i a fait vertuz.
    (Broul.)

    Bientt, Denoalen, Andret et Gondone se crurent en sret : sans doute, Tristan tranait sa vie outre la mer, en pays trop lointain pour les atteindre. Donc, un jour de chasse, comme le roi, coutant les abois de sa meute, retenait son cheval au milieu dun essart, tous trois chevauchrent vers lui :
    Roi, entends notre parole. Tu avais condamn la reine sans jugement, et ctait forfaire ; aujourdhui tu labsous sans jugement : nest-ce pas forfaire encore ? Jamais elle ne sest justifie, et les barons de ton pays vous en blment tous deux. Conseille-lui plutt de rclamer elle-mme le jugement de Dieu. Que lui en cotera-t-il, innocente, de jurer sur les ossements des saints quelle na jamais failli ? innocente, de saisir un fer rougi au feu ? Ainsi le veut la coutume, et par cette facile preuve seront jamais dissips les soupons anciens.
    Marc irrit rpondit :
    Que Dieu vous dtruise, seigneurs cornouaillais, vous qui sans rpit cherchez ma honte ! Pour vous jai chass mon neveu ; quexigez-vous encore ? que je chasse la reine en Irlande ? Quels sont vos griefs nouveaux ? Contre les anciens griefs, Tristan ne sest-il pas offert la dfendre ? Pour la justifier, il vous a prsent la bataille et vous lentendiez tous : que navez-vous pris contre lui vos cus et vos lances ? Seigneurs, vous mavez requis outre le droit ; craignez donc que lhomme pour vous chass, je le rappelle ici !
    Alors les couards tremblrent ; ils crurent voir Tristan revenu, qui saignait blanc leurs corps.
    Sire, nous vous donnions loyal conseil, pour votre honneur, comme il sied vos faux ; mais nous nous tairons dsormais. Oubliez votre courroux, rendez-nous votre paix !
    Mais Marc se dressa sur ses arons :
    Hors de ma terre, flons ! Vous naurez plus ma paix. Pour vous jai chass Tristan ; votre tour, hors de ma terre !
    Soit, beau sire ! nos chteaux sont forts, bien clos de pieux, sur des rocs durs gravir !
    Et, sans le saluer, ils tournrent bride.

    Sans attendre limiers ni veneurs, Marc poussa son cheval vers Tintagel, monta les degrs de la salle, et la reine entendit son pas press retentir sur les dalles.
    Elle se leva, vint sa rencontre, lui prit son pe, comme elle avait coutume, et sinclina jusqu ses pieds. Marc la retint par les mains et la relevait, quand Iseut, haussant vers lui son regard, vit ses nobles traits tourments par la colre : tel il lui tait apparu jadis, forcen, devant le bcher.
    Ah ! pensa-t-elle, mon ami est dcouvert, le roi la pris !
    Son cur se refroidit dans sa poitrine, et sans une parole, elle sabattit aux pieds du roi. Il la prit dans ses bras et la baisa doucement ; peu peu, elle se ranimait :
    Amie, amie, quel est votre tourment ?
    Sire, jai peur : je vous ai vu si courrouc !
    Oui, je revenais irrit de cette chasse.
    Ah ! seigneur, si vos veneurs vous ont marri, vous sied-il de prendre tant cur des fcheries de chasse ?
    Marc sourit de ce propos :
    Non, amie, mes veneurs ne mont pas irrit ; mais trois flons, qui, ds longtemps, nous hassent ; tu les connais, Andret, Denoalen et Gondone : je les ai chasss de ma terre.
    Sire, quel mal ont-ils os dire de moi ?
    Que timporte ? Je les ai chasss.
    Sire, chacun a le droit de dire sa pense. Mais jai le droit aussi de connatre le blme jet sur moi. Et de qui lapprendrais-je, sinon de vous ? Seule en ce pays tranger, je nai personne, hormis vous, sire, pour me dfendre.
    Soit. Ils prtendaient donc quil te convient de te justifier par le serment et par lpreuve du fer rouge. La reine, disaient-ils, ne devrait-elle pas requrir elle-mme ce jugement ? Ces preuves sont lgres qui se sait innocent. Que lui en coterait-il ? Dieu est vrai juge ; il dissiperait jamais les griefs anciens Voil ce quils prtendaient. Mais laissons ces choses. Je les ai chasss, te dis-je.
    Iseut frmit ; elle regarda le roi :
    Sire, mandez-leur de revenir votre cour. Je me justifierai par serment.
    Quand ?
    Au dixime jour.
    Ce terme est bien proche, amie.
    Il nest que trop lointain. Mais je requiers que dici l vous mandiez au roi Artur de chevaucher avec Monseigneur Gauvain, avec Girflet, K le snchal et cent de ses chevaliers jusqu la marche de votre terre, la Blanche-Lande, sur la rive du fleuve qui spare vos royaumes. Cest l, devant eux, que je veux faire le serment, et non devant vos seuls barons : car, peine aurais-je jur, vos barons vous requerraient encore de mimposer nouvelle preuve, et jamais nos tourments ne finiraient. Mais ils noseront plus, si Artur et ses chevaliers sont les garants du jugement.

    Tandis que se htaient vers Carduel les hrauts darmes, messagers de Marc auprs du roi Artur, secrtement Iseut envoya vers Tristan son valet, Perinis le Blond, le Fidle.
    Perinis courut sous les bois, vitant les sentiers frays, tant quil atteignit la cabane dOrri le forestier, o, depuis de longs jours, Tristan lattendait. Perinis lui rapporta les choses advenues, la nouvelle flonie, le terme du jugement, lheure et le lieu marqus :
    Sire, madame vous mande quau jour fix, sous une robe de plerin, si habilement dguis que nul ne puisse vous reconnatre, sans armes, vous soyez la Blanche-Lande : il lui faut, pour atteindre au lieu du jugement, passer le fleuve en barque ; sur la rive oppose, l o seront les chevaliers du roi Artur, vous lattendrez. Sans doute, alors vous pourrez lui porter aide. Ma dame redoute le jour du jugement : pourtant elle se fie en la courtoisie de Dieu, qui dj sut larracher aux mains des lpreux.
    Retourne vers la reine, beau doux ami Perinis : dis-lui que je ferai sa volont.
    Or, seigneurs, quand Perinis sen retourna vers Tintagel, il advint quil aperut dans un fourr le mme forestier qui, nagure, ayant surpris les amants endormis, les avait dnoncs au roi. Un jour quil tait ivre, il stait vant de sa tratrise. Lhomme, ayant creus dans la terre un trou profond, le recouvrait habilement de branchages, pour y prendre loups et sangliers. Il vit slancer sur lui le valet de la reine et voulut fuir. Mais Perinis laccula sur le bord du pige :
    Espion qui as vendu la reine, pourquoi tenfuir ? Reste l, prs de ta tombe, que toi-mme as pris le soin de creuser !
    Son bton tournoya dans lair en bourdonnant. Le bton et le crne se brisrent la fois, et Perinis le Blond, le Fidle, poussa du pied le corps dans la fosse couverte de branches.

    Au jour marqu pour le jugement, le roi Marc, Iseut et les barons de Cornouailles, ayant chevauch jusqu la Blanche-Lande, parvinrent en bel arroi devant le fleuve, et, masss au long de lautre rive, les chevaliers dArtur les salurent de leurs bannires brillantes.
    Devant eux, assis sur la berge, un plerin misreux, envelopp dans sa chape, o pendaient des coquilles, tendait sa sbile de bois et demandait laumne dune voix aigu et dolente.
    À force de rames, les barques de Cornouailles approchaient. Quand elles furent prs datterrir, Iseut demanda aux chevaliers qui lentouraient :
    Seigneurs, comment pourrais-je atteindre la terre ferme, sans souiller mes longs vtements dans cette fange ? Il faudrait quun passeur vnt maider.
    Lun des chevaliers hla le plerin :
    Ami, retrousse ta chape, descends dans leau et porte la reine, si pourtant tu ne crains pas, cass comme je te vois, de flchir mi-route.
    Lhomme prit la reine dans ses bras. Elle lui dit tout bas : Ami ! Puis, tout bas encore : Laisse-toi choir sur le sable.
    Parvenu au rivage, il trbucha et tomba, tenant la reine presse entre ses bras. Écuyers et mariniers, saisissant les rames et les gaffes, pourchassaient le pauvre hre.
    Laissez-le, dit la reine ; sans doute un long plerinage lavait affaibli.
    Et dtachant un fermail dor fin, elle le jeta au plerin.
    Devant le pavillon dArtur, un riche drap de soie de Nice tait tendu sur lherbe verte, et les reliques des saints, retires des crins et des chsses, y taient dj disposes. Monseigneur Gauvain, Girflet et K le snchal les gardaient.
    La reine, ayant suppli Dieu, retira les joyaux de son cou et de ses mains et les donna aux pauvres mendiants ; elle dtacha son manteau de pourpre et sa guimpe fine, et les donna ; elle donna son chainse et son bliaut et ses chaussures enrichies de pierreries. Elle garda seulement sur son corps une tunique sans manches, et, les bras et les pieds nus, savana devant les deux rois. À lentour, les barons la contemplaient en silence, et pleuraient. Prs des reliques brlait un brasier. Tremblante, elle tendit la main droite vers les ossements des saints, et dit :
    Roi de Logres et roi de Cornouailles, sire Gauvain, sire K, sire Girflet, et vous tous qui serez mes garants, par ces corps saints et par tous les corps saints qui sont en ce monde, je jure que jamais un homme n de femme ne ma tenue entre ses bras, hormis le roi Marc, mon seigneur, et le pauvre plerin qui, tout lheure, sest laiss choir vos yeux. Roi Marc, ce serment convient-il ?
    Oui, reine, et que Dieu manifeste son vrai jugement !
    Amen ! dit Iseut.
    Elle sapprocha du brasier, ple et chancelante. Tous se taisaient ; le fer tait rouge. Alors elle plongea ses bras nus dans la braise, saisit la barre de fer, marcha neuf pas en la portant, puis layant rejete, tendit ses bras en croix, les paumes ouvertes. Et chacun vit que sa chair tait plus saine que prune de prunier.
    Alors de toutes les poitrines un grand cri de louange monta vers Dieu.







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  15. #15

      Edward Francis
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    : - Tristan et Iseut :





    XIII

    LA VOIX DU ROSSIGNOL


    Tristan defors e chante e gient
    Cum rossinol que prent cong
    En fin dest od grant pit.
    (Le Domnei des Amanz.)


    Quand Tristan, rentr dans la cabane du forestier Orri, eut rejet son bourdon et dpouill sa chape de plerin, il connut clairement en son cur que le jour tait venu pour tenir la foi jure au roi Marc et de sloigner du pays de Cornouailles.
    Que tardait-il encore ? La reine stait justifie, le roi la chrissait, il lhonorait. Artur au besoin la prendrait en sa sauvegarde, et, dsormais, nulle flonie ne prvaudrait contre elle. Pourquoi plus longtemps rder aux alentours de Tintagel ? Il risquait vainement sa vie, et la vie du forestier, et le repos dIseut. Certes, il fallait partir, et cest pour la dernire fois, sous sa robe de plerin, la Blanche-Lande, quil avait senti le beau corps dIseut frmir entre ses bras.
    Trois jours encore, il tarda, ne pouvant se dprendre du pays o vivait la reine. Mais quand vint le quatrime jour, il prit cong du forestier qui lavait hberg et dit Gorvenal :
    Beau matre, voici lheure du long dpart : nous irons vers la terre de Galles.
    Ils se mirent la voie, tristement, dans la nuit. Mais leur route longeait le verger enclos de pieux o Tristan, jadis, attendait son amie. La nuit brillait limpide. Au dtour du chemin, non loin de la palissade, il vit se dresser dans la clart du ciel le tronc robuste du grand pin.
    Beau matre, attends sous le bois prochain ; bientt je serai revenu.
    O vas-tu ? Fou, veux-tu sans rpit chercher la mort ?
    Mais dj, dun bond assur, Tristan avait franchi la palissade de pieux. Il vint sous le grand pin, prs du perron de marbre clair. Que servirait maintenant de jeter la fontaine des copeaux bien taills ? Iseut ne viendrait plus ! À pas souples et prudents, par le sentier quautrefois suivait la reine, il osa sapprocher du chteau.
    Dans sa chambre, entre les bras de Marc dormi, Iseut veillait. Soudain, par la croise entrouvert o se jouaient les rayons de la lune, entra la voix dun rossignol.
    Iseut coutait la voix sonore qui venait enchanter la nuit ; elle slevait plaintive et telle quil nest pas de cur cruel, pas de cur de meurtrier quelle net attendri. La reine songea : Do vient cette mlodie ? Soudain elle comprit : Ah ! cest Tristan ! Ainsi dans la fort du Morois il imitait pour me charmer les oiseaux chanteurs. Il part, et voici son dernier adieu. Comme il se plaint ! Tel le rossignol quand il prend cong, en fin dt, grande tristesse. Ami, jamais plus je nentendrai ta voix !
    La mlodie vibra plus ardente.
    Ah ! quexiges-tu ? que je vienne ! Non, souviens-toi dOgrin lermite, et des serments jurs. Tais-toi, la mort nous guette Quimporte la mort ! tu mappelles, tu me veux, je viens !
    Elle se dlaa des bras du roi, et jeta un manteau fourr de gris sur son corps presque nu. Il lui fallait traverser la salle voisine, o chaque nuit dix chevaliers veillaient tour de rle ; tandis que cinq dormaient, les cinq autres, en armes, debout devant les huis et les croises, guettaient au dehors. Mais, par aventure, ils staient tous endormis, cinq sur des lits, cinq sur les dalles. Iseut franchit leurs corps pars, souleva la barre de la porte : lanneau sonna, mais sans veiller aucun des guetteurs. Elle franchit le seuil, et le chanteur se tut.
    Sous les arbres, sans une parole, il la pressa contre sa poitrine ; leurs bras se nourent fermement autour de leurs corps, et jusqu laube, comme cousus par des lacs, ils ne se dprirent pas de ltreinte. Malgr le roi et les guetteurs, les amants mnent leur joie et leurs amours.

    Cette nuite affola les amants : et les jours qui suivirent, comme le roi avait quitt Tintagel pour tenir ses plaids Saint-Lubin, Tristan, revenu chez Orri, osa chaque matin, au clair de lune, se glisser par le verger jusquaux chambres des femmes.
    Un serf le surprit et sen fut trouver Andret, Denoalen et Gondone :
    Seigneurs, la bte que vous croyez dloge est revenue au repaire.
    Qui ?
    Tristan.
    Quand las-tu vu ?
    Ce matin, et je lai bien reconnu. Et vous pourrez pareillement demain, laurore, le voir venir, lpe ceinte, un arc dans une main, deux flches dans lautre.
    O le verrons-nous ?
    Par telle fentre que je sais. Mais, si je vous le montre, combien me donnerez-vous ?
    Un marc dargent, et tu seras un manant riche.
    Donc coutez, dit le serf. On peut voir dans la chambre de la reine par une fentre troite qui la domine, car elle est perce trs haut dans la muraille. Mais une grande courtine tendue travers la chambre masque le pertuis. Que demain, lun de vous trois pntre bellement dans le verger ; il coupera une longue branche dpine et laiguisera par le bout ; quil se hisse alors jusqu la haute fentre et pique la branche, comme une broche, dans ltoffe de la courtine ; il pourra ainsi lcarter lgrement et vous ferez brler mon corps, seigneurs, si derrire la tenture vous ne voyez pas alors ce que je vous ai dit.
    Andret, Gondone et Denoalen dbattirent lequel dentre eux aurait le premier la joie de ce spectacle, et convinrent enfin de loctroyer dabord Gondone. Ils se sparrent : le lendemain, laube, ils se retrouveraient ; demain, laube, beaux seigneurs, gardez-vous de Tristan !
    Le lendemain, dans la nuit encore obscure, Tristan, quittant la cabane dOrri le forestier, rampa vers le chteau sous les pais fourrs dpines. Comme il sortait dun hallier, il regarda par la clairire et vit Gondone qui sen venait de son manoir. Tristan se rejeta dans les pines et se tapit en embuscade :
    Ah ! Dieu ! fais que celui qui savance l-bas ne maperoive pas avant linstant favorable !
    Lpe au poing, il lattendait ; mais, par aventure, Gondone prit une autre voie et sloigna. Tristan sortit du hallier, du, banda son arc, visa ; hlas ! lhomme tait dj hors de porte.
    À cet instant, voici venir au loin, descendant doucement le sentier, lamble dun petit palefroi noir, Denoalen, suivi de deux grands lvriers. Tristan le guetta, cach derrire un pommier. Il le vit qui excitait ses chiens lever un sanglier dans un taillis. Mais avant que les lvriers laient dlog de sa bauge, leur matre aura reu telle blessure que nul mdecin ne saura le gurir. Quand Denoalen fut prs de lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se dressa devant son ennemi. Le tratre voulut fuir ; vainement : il neut pas le loisir de crier : Tu me blesses ! Il tomba de cheval, Tristan lui coupa la tte, trancha les tresses qui pendaient autour de son visage et les mit dans sa chausse : il voulait les montrer Iseut pour en rjouir le cur de son amie. Hlas ! songeait-il, quest devenu Gondone ? Il sest chapp : que nai-je pu lui payer mme salaire !
    Il essuya son pe, la remit en sa gaine, trana sur le cadavre un tronc darbre, et laissant le corps sanglant, il sen fut, le chaperon en tte, vers son amie.
    Au chteau de Tintagel Gondone lavait devanc : dj, grimp sur la haute fentre, il avait piqu sa baguette dpine dans la courtine, cart lgrement deux pans de ltoffe, et regardait au travers la chambre bien jonche. Dabord il ny vit personne que Perinis ; puis ce fut Brangien qui tenait encore le peigne dont elle venait de peigner la reine aux cheveux dor.
    Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait dune main son arc daubier et deux flches ; dans lautre il tenait deux longues tresses dhomme.
    Il laissa tomber sa chape, et son beau corps apparut. Iseut la Blonde sinclina pour le saluer, et comme elle se redressait, levant la tte vers lui, elle vit, projete sur la tenture, lombre de la tte de Gondone. Tristan lui disait.
    Vois-tu ces belles tresses ? Ce sont celles de Denoalen. Je tai venge de lui. Jamais plus il nachtera ni ne vendra cu ni lance !
    Cest bien, seigneur ; mais tendez cet arc, je vous prie ; je voudrais voir sil est commode bander.
    Tristan le tendit, tonn, comprenant demi. Iseut prit lune des deux flches, lencocha, regarda si la corde tait bonne, et dit voix basse et rapide :
    Je vois chose qui me dplat. Vise bien, Tristan !
    Il prit la pose, leva la tte et vit tout au haut de la courtine lombre de la tte de Gondone. Que Dieu, fait-il, dirige cette flche ! Il dit, se retourne vers la paroi, tire. La longue flche siffle dans lair, merillon ni hirondelle ne vole si vite, crve lil du tratre, traverse sa cervelle comme la chair dune pomme, et sarrte, vibrante, contre le crne. Sans un cri, Gondone sabattit et tomba sur un pieu.
    Alors Iseut dit Tristan :
    Fuis maintenant, ami ! Tu le vois, les flons connaissent ton refuge ! Andret survit, il lenseignera au roi ; il nest plus de sret pour toi dans la cabane du forestier ! Fuis, ami, Perinis le Fidle cachera ce corps dans la fort, si bien que le roi nen saura jamais nulles nouvelles. Mais toi, fuis de ce pays, pour ton salut, pour le mien !
    Tristan dit :
    Comment pourrais-je vivre ?
    Oui, ami Tristan, nos vies sont enlaces et tisses lune lautre. Et moi, comment pourrais-je vivre ? Mon corps reste ici, tu as mon cur.
    Iseut, amie, je pars, je ne sais pour quel pays. Mais, si jamais tu revois lanneau de jaspe vert, feras-tu ce que je te manderai par lui ?
    Oui, tu le sais : si je revois lanneau de jaspe vert, ni tour, ni fort chteau, ni dfense royale ne mempcheront de faire la volont de mon ami, que ce soit folie ou sagesse !
    Amie, que le Dieu n en Bethlem ten sache gr !
    Ami, que Dieu te garde !




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  16. #16

      Edward Francis
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    : - Tristan et Iseut :





    XIV

    LE GRELOT MERVEILLEUX




    Ne Membre vus, ma belle amie
    Dune petite druerie ?
    (La Folie Tristan.)

    Tristan se rfugia en Galles, sur la terre du noble duc Gilain. Le duc tait jeune, puissant, dbonnaire ; il laccueillit comme un hte bienvenu. Pour lui faire honneur et joie, il npargna nulle peine ; mais ni les aventures ni les ftes ne purent apaiser langoisse de Tristan.
    Un jour quil tait assis aux cts du jeune duc, son cur tait si douloureux quil soupirait sans mme sen apercevoir. Le duc, pour adoucir sa peine, commanda dapporter dans sa chambre prive son jeu favori, qui, par sortilge, aux heures tristes, charmait ses yeux et son cur. Sur une table recouverte dune pourpre noble et riche, on plaa son chien Petit-Cr. Ctait un chien enchant : il venait au duc de lle dAvallon ; une fe le lui avait envoy comme un prsent damour. Nul ne saurait par des paroles assez habiles dcrire sa nature et sa beaut. Son poil tait color de nuances si merveilleusement disposes que lon ne savait nommer sa couleur ; son encolure semblait dabord plus blanche que neige, sa croupe plus verte que feuille de trfle, lun de ses flancs rouge comme lcarlate, lautre jaune comme le safran, son ventre bleu comme le lapis-lazuli, son dos ros ; mais quand on le regardait plus longtemps, toutes ces couleurs dansaient aux yeux et muaient, tour tour blanches et vertes, jaunes, bleues, pourpres, sombres ou fraches. Il portait au cou, suspendu une chanette dor, un grelot au tintement si gai, si clair, si doux, qu lour le cur de Tristan sattendrit, sapaisa, et que sa peine se fondit. Il ne lui souvint plus de tant de misres endures pour la reine ; car telle tait la merveilleuse vertu du grelot : le cur, lentendre sonner si doux, si gai, si clair, oubliait toute peine. Et tandis que Tristan, mu par le sortilge, caressait la petite bte enchante qui lui prenait tout son chagrin et dont la robe, au toucher de sa main, semblait plus douce quune toffe de samit, il songeait que ce serait l un beau prsent pour Iseut. Mais que faire ? Le duc Gilain aimait Petit-Cr par-dessus toute chose, et nul naurait pu lobtenir de lui, ni par ruse, ni par prire.
    Un jour, Tristan dit au duc :
    Sire, que donneriez-vous qui dlivrerait votre terre du gant Urgan le Velu, qui rclame de vous de lourds tributs ?
    En vrit, je donnerais choisir son vainqueur, parmi mes richesses, celle quil tiendrait pour la plus prcieuse ; mais nul nosera sattaquer au gant.
    Voil merveilleuses paroles, reprit Tristan. Mais le bien ne vient jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout lor de Milan, je ne renoncerais mon dsir de combattre le gant.
    Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu n dune Vierge vous accompagne et vous dfende de la mort !
    Tristan atteignit Urgan le Velu dans son repaire. Longtemps ils combattirent furieusement. Enfin la prouesse triompha de la force, lpe agile de la lourde massue, et Tristan, ayant tranch le poing droit du gant, le rapporta au duc :
    Sire, en rcompense, ainsi que vous lavez promis, donnez-moi Petit-Cr, votre chien enchant !
    Ami, quas-tu demand ? Laisse-le-moi et prends plutt ma sur et la moiti de ma terre.
    Sire, votre sur est belle, et belle est votre terre ; mais cest pour gagner votre chien-fe que jai attaqu Urgan le Velu. Souvenez-vous de votre promesse !
    Prends-le donc ; mais sache que tu mas enlev la joie de mes yeux et la gaiet de mon cur !
    Tristan confia le chien un jongleur de Galles, sage et rus, qui le porta de sa part en Cornouailles. Il parvint Tintagel et le remit secrtement Brangien. La reine sen rjouit grandement, donna en rcompense dix marcs dor au jongleur et dit au roi que la reine dIrlande, sa mre, envoyait ce cher prsent. Elle fit ouvrer pour chien, par un orfvre, une niche prcieusement incruste dor et de pierreries et, partout o elle allait, le portait avec elle, en souvenir de son ami. Et chaque fois quelle le regardait, tristesse, angoisse, regrets seffaaient de son cur.
    Elle ne comprit pas dabord la merveille : si elle trouvait une telle douceur le contempler, ctait, pensait-elle, parce quil lui venait de Tristan ; ctait, sans doute, la pense de son ami qui endormait ainsi sa peine. Mais un jour elle connut que ctait un sortilge, et que seul le tintement du grelot charmait son cur.
    Ah ! pensa-t-elle, convient-il que je connaisse le rconfort, tandis que Tristan est malheureux ? Il aurait pu garder ce chien enchant et oublier ainsi toute douleur ; par belle courtoisie, il a mieux aim me lenvoyer, me donner sa joie et reprendre sa misre. Mais il ne sied pas quil en soit ainsi ; Tristan, je veux souffrir aussi longtemps que tu souffriras.
    Elle prit le grelot magique, le fit tinter une dernire fois, le dtacha doucement ; puis, par la fentre ouverte, elle le lana dans la mer.




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    XV

    ISEUT AUX BLANCHES MAINS



    Ire de femme est a duter ;
    Mol sen deit bien chascuns garder.
    Cum de leger vient leur amur,
    De leger revient lur har.
    (Thomas.)

    Les amants ne pouvaient vivre ni mourir lun sans lautre. Spars, ce ntait pas la vie, ni la mort, mais la vie et la mort la fois.
    Par les mers, les les et les pays, Tristan voulut fuir sa misre. Il revit son pays de Loonnois, o Rohalt le Foi-Tenant reut son fils avec des larmes de tendresse ; mais ne pouvant supporter de vivre dans le repos de sa terre, Tristan sen fut par les duchs et les royaumes, cherchant les aventures. Du Loonnois en Frise, de Frise en Gavoie, dAllemagne en Espagne, il servit maints seigneurs, acheva maintes emprises. Mais, pendant deux annes, nulle nouvelle ne lui vint de la Cornouailles, nul ami, nul message.
    Alors il crut quIseut stait dpris de lui et quelle loubliait.
    Or, il advint quun jour, chevauchant avec le seul Gorvenal, il entra sur la terre de Bretagne. Ils traversrent une plaine dvaste : partout des murs ruins, des villages sans habitants, des champs essarts par le feu, et leurs chevaux foulaient des cendres et des charbons. Sur la lande dserte, Tristan songea :
    Je suis las et recru. De quoi me servent ces aventures ? Ma dame est au loin, jamais je ne la reverrai. Depuis deux annes, que ne ma-t-elle fait qurir par les pays ? Pas un message delle. À Tintagel, le roi lhonore et la sert ; elle vit en joie. Certes le grelot du chien enchant accomplit bien son uvre ! Elle moublie, et peu lui chaut des deuils et des joies dantan, peu lui chaut du chtif qui erre par ce pays dsol. À mon tour, noublierai-je jamais celle qui moublie ? jamais ne trouverai-je qui gurisse ma misre ?
    Pendant deux jours, Tristan et Gorvenal passrent les champs et les bourgs sans voir un homme, un coq, un chien. Au troisime jour, lheure de none, ils approchrent dune colline o se dressait une vieille chapelle, et, tout prs, lhabitacle dun ermite. Lermite ne portait point de vtements tisss, mais une peau de chvre, avec des haillons de laine sur lchine. Prostern sur le sol, les genoux et les coudes nus, il priait Marie-Madeleine de lui inspirer des prires salutaires. Il souhaita la bienvenue aux arrivants, et tandis que Gorvenal tablait les chevaux, il dsarma Tristan, puis disposa le manger. Il ne leur donna point de mets dlicats ; mais du pain dorge ptri avec de la cendre et de leau de source. Aprs le repas, comme la nuit tait tombe, et quils taient assis autour du feu, Tristan demanda quelle tait cette terre ruine :
    Beau seigneur, dit lermite, cest la terre de Bretagne, que tient le duc Hol. Ctait nagure un beau pays, riche en prairies et en terres de labour : ici des moulins, l des pommiers, l des mtairies. Mais le comte Riol de Nantes y a fait le dgt ; ses fourrageurs ont partout bout le feu, et de partout enlev les proies. Ses hommes en sont riches pour longtemps : ainsi va la guerre.
    Frre, dit Tristan, pourquoi le comte Riol a-t-il ainsi honni votre seigneur Hol ?
    Je vous dirai donc, seigneur, loccasion de la guerre. Sachez que Riol tait le vassal du duc Hol. Or, le duc a une fille, belle entre toutes les filles de rois, et le comte Riol voulait la prendre femme. Mais son pre refusa de la donner un vassal, et le comte Riol a tent de lenlever par la force. Bien des hommes sont morts pour cette querelle.
    Tristan demanda :
    Le duc Hol peut-il encore soutenir sa guerre ?
    À grandpeine, seigneur. Pourtant, son dernier chteau, Carhaix, rsiste encore, car les murailles en sont fortes, et fort est le cur du fils du duc Hol, Kaherdin, le bon chevalier. Mais lennemi les presse et les affame : pourront-ils tenir longtemps ?
    Tristan demanda quelle distance tait le chteau de Carhaix.
    Sire, deux milles seulement.
    Ils se sparrent et dormirent. Au matin, aprs que lermite eut chant et quils eurent partag le pain dorge et de cendre, Tristan prit cong du prudhomme, et chevaucha vers Carhaix.
    Quand il sarrta au pied des murailles closes, il vit une troupe dhommes debout sur le chemin de ronde, et demanda le duc. Hol se trouvait parmi ces hommes avec son fils Kaherdin. Il se fit connatre, et Tristan lui dit :
    Je suis Tristan, roi de Loonnois, et Marc, le roi de Cornouailles, est mon oncle. Jai su, seigneur, que vos vassaux vous faisaient tort et je suis venu pour vous offrir mon service.
    Hlas ! sire Tristan, passez votre voie et que Dieu vous rcompense ! Comment vous accueillir cans ? Nous navons plus de vivres ; point de bl, rien que des fves et de lorge pour subsister.
    Quimporte ? dit Tristan. Jai vcu dans une fort, pendant deux ans, dherbes, de racines et de venaison, et sachez que je trouvais bonne cette vie. Commandez quon mouvre cette porte.
    Kaherdin dit alors :
    Recevez-le, mon pre, puisquil est de tel courage, afin quil prenne sa part de nos biens et de nos maux.

    Ils laccueillirent avec honneur. Kaherdin fit visiter son hte les fortes murailles et la tour matresse, bien flanque de bretches palissades o sembusquaient les arbaltriers. Des crneaux, il lui fit voir dans la plaine, au loin, les tentes et les pavillons plants par le duc Riol. Quand ils furent revenus au seuil du chteau, Kaherdin dit Tristan :
    Or, bel ami, nous monterons la salle o sont ma mre et ma sur.
    Tous deux, se tenant par la main, entrrent dans la chambre des femmes. La mre et la fille, assises sur une courtepointe, paraient dorfroi un paile dAngleterre et chantaient une chanson de toile : elles disaient comment Belle Doette, assise au vent sous lpine blanche, attend et regrette Doon son ami, si lent venir. Tristan les salua et elles le salurent, puis les deux chevaliers sassirent auprs delles. Kaherdin, montrant ltole que brodait sa mre :
    Voyez, dit-il, bel ami Tristan, quelle ouvrire est ma dame : comme elle sait merveille orner les toles et les chasubles, pour en faire aumne aux moutiers pauvres ! et comme les mains de ma sur font courir les fils dor sur ce samit blanc ! Par foi, belle sur, cest droit que vous avez nom Iseut aux Blanches Mains !
    Alors Tristan, connaissant quelle sappelait Iseut, sourit et la regarda plus doucement.
    Or, le comte Riol avait dress son camp trois milles de Carhaix, et, depuis bien des jours, les hommes du duc Hol nosaient plus, pour lassaillir, franchir les barres. Mais, ds le lendemain, Tristan, Kaherdin et douze jeunes chevaliers sortirent de Carhaix, les hauberts endosss, les heaumes lacs, et chevauchrent sous des bois de sapins jusquaux approches des tentes ennemies ; puis, slanant de laguet, ils enlevrent par force un charroi du comte Riol. À partir de ce jour, variant maintes fois ruses et prouesses, ils culbutaient ses tentes mal gardes, attaquaient ses convois, navraient et tuaient ses hommes, et jamais ils ne rentraient dans Carhaix sans y ramener quelque proie. Par l, Tristan et Kaherdin commencrent se porter foi et tendresse, tant quils se jurrent amiti et compagnonnage. Jamais ils ne faussrent cette parole, comme lhistoire vous lapprendra.
    Or, tandis quils revenaient de ces chevauches, parlant de chevalerie et de courtoisie, souvent Kaherdin louait son cher compagnon sa sur Iseut aux Blanches Mains, la simple, la belle.

    Un matin, comme laube venait de poindre, un guetteur descendit en hte de sa tour, et courut par les salles, en criant :
    Seigneurs, vous avez trop dormi ! Levez-vous, Riol vient faire lassaillie !
    Chevaliers et bourgeois sarmrent et coururent aux murailles : ils virent dans la plaine briller les heaumes, flotter les pennons de cendal, et tout lost de Riol qui savanait en bel arroi. Le duc Hol et Kaherdin dployrent aussitt devant les portes les premires batailles de chevaliers. Arrivs la porte dun arc, ils brochrent les chevaux, lances baisses, et les flches tombaient sur eux comme pluie davril.
    Mais Tristan sarmait son tour, avec ceux que le guetteur avait rveills les derniers. Il lace ses chausses, passe le bliaut, les houseaux troits et les perons dor ; il endosse le haubert, fixe le heaume sur la ventaille ; il monte, peronne son cheval jusque dans la plaine et parat, lcu dress contre sa poitrine, en criant : Carhaix ! Il tait temps : dj les hommes dHol reculaient vers les bailes. Alors il fit beau voir la mle des chevaux abattus et des vassaux navrs, les coups ports par les jeunes chevaliers, et lherbe qui, sous leurs pas, devenait sanglante. En avant de tous, Kaherdin stait firement arrt, en voyant poindre contre lui un hardi baron, le frre du comte Riol. Tous deux se heurtrent des lances baisses. Le Nantais brisa la sienne sans branler Kaherdin, qui dun coup plus sr cartela lcu de ladversaire et lui planta son fer bruni dans le ct jusquau gonfanon. Soulev de selle, le chevalier vide les arons et tombe.
    Au cri que poussa son frre, le duc Riol slana contre Kaherdin, le frein abandonn. Mais Tristan lui barra le passage. Quand ils se heurtrent, la lance de Tristan se rompit ans ses mains, et celle de Riol, rencontrant le poitrail du cheval ennemi, pntra dans les chairs et ltendit mort sur le pr. Tristan, aussitt relev, lpe fourbie la main :
    Couard, dit-il, la male mort qui laisse le matre pour navrer le cheval ! Tu ne sortiras pas vivant de ce lieu !
    Je crois que vous mentez ! rpondit Riol en poussant sur lui son destrier.
    Mais Tristan esquiva latteinte, et, levant le bras, fit lourdement tomber sa lame sur le heaume de Riol, dont il embarra le cercle et emporta le nasal. La lame glissa de lpaule du chevalier au flanc du cheval, qui chancela et sabattit son tour. Riol parvint sen dbarrasser et se redressa ; pied tous deux, lcu trou, fendu, le haubert dmaill, ils se requirent et sassaillent ; enfin Tristan frappe Riol sur lescarboucle de son heaume. Le cercle cde, et le coup tait si fortement assn que le baron tombe sur les genoux et sur les mains.
    Relve-toi, si tu peux, vassal, lui cria Tristan ; la male heure es-tu venu dans ce pr ; il te faut mourir !
    Riol se remet en pieds, mais Tristan labat encore dun coup qui fendit le heaume, trancha la coiffe et dcouvrit le crne. Riol implora merci, demanda la vie sauve, et Tristan reut son pe. Il la prit temps, car de toutes parts les Nantais taient venus la rescousse de leur seigneur. Mais dj leur seigneur tait recrant.
    Riol promit de se rendre en la prison du duc Hol, de lui jurer de nouveau hommage et foi, de restaurer les bourgs et les villages brls. Par son ordre, la bataille sapaisa, et son ost sloigna.
    Quand les vainqueurs furent rentrs dans Carhaix, Kaherdin dit son pre :
    Sire, mandez Tristan, et retenez-le ; il nest pas de meilleur chevalier et votre pays a besoin dun baron de telle prouesse.
    Ayant pris le conseil de ses hommes, le duc Hol appela Tristan :
    Ami, je ne saurais trop vous aimer, car vous mavez conserv cette terre. Je veux donc macquitter envers vous. Ma fille, Iseut aux Blanches Mains, est ne de ducs, de rois et de reines. Prenez-la, je vous la donne.
    Sire, je la prends , dit Tristan.
    Ah ! seigneurs, pourquoi dit-il cette parole ? Mais, pour cette parole, il mourut.

    Jour est pris, terme fix. Le duc vient avec ses amis, Tristan avec les siens. Le chapelain chante la messe. Devant tous, la porte du moutier selon la loi de sainte Église Tristan pouse Iseut aux Blanches Mains. Les noces furent grandes et riches.
    Mais, la nuit venue, tandis que les hommes de Tristan le dpouillaient de ses vtements, il advint que, en retirant la manche trop troite de son bliau, ils enlevrent et firent choir de son doigt son anneau de jaspe vert, lanneau dIseut la Blonde. Il sonne clair sur les dalles. Tristan regarde et le voit. Alors son ancien amour se rveille, et Tristan connat son forfait.
    Il lui ressouvint du jour o Iseut la Blonde lui avait donn cet anneau : ctait dans la fort o, pour lui, elle avait men lpre vie. Et, couch auprs de lautre Iseut, il revit la hutte du Morois. Par quelle forsennerie avait-il en son cur accus son amie de trahison ? Non, elle souffrait pour lui toute misre, et lui seul lavait trahie. Mais il prenait aussi en compassion Iseut sa femme, la simple, la belle. Les deux Iseut lavaient aim la male heure. À toutes les deux il avait menti sa foi.
    Pourtant, Iseut aux Blanches Mains stonnait de lentendre soupirer, tendu ses cts. Elle lui dit enfin, un peu honteuse :
    Cher seigneur, vous ai-je offens en quelque chose ? Pourquoi ne me donnez-vous pas un seul baiser ? Dites-le moi, que je connaisse mon tort, et je vous en ferai belle amendise, si je puis.
    Amie, dit Tristan, ne vous courroucez pas, mais jai fait un vu. Nagure, en un autre pays, jai combattu un dragon, et jallais prir, quand je me suis souvenu de la Mre de Dieu : je lui ai promis que, dlivr du monstre par sa courtoisie, si jamais je prenais femme, tout un an je mabstiendrais de laccoler et de lembrasser
    Or donc, dit Iseut aux Blanches Mains, je le souffrirai bonnement.
    Mais quand les servantes, au matin, lui ajustrent la guimpe des femmes pouses, elle sourit tristement, et songea quelle navait gure droit cette parure.



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  18. #18

      Edward Francis
    01/05/2007
    456
    10

    : - Tristan et Iseut :




    XVI

    KAHERDIN



    La dame chante dulcement,
    Sa voiz accorde a lestrument.
    Les mains sont beles, li lais bons,
    Dulce la voix et bas li tons.
    (Thomas.)

    À quelques jours de l, le duc Hol, son snchal et tous ses veneurs, Tristan, Iseut aux Blanches Mains et Kaherdin sortirent ensemble du chteau pour chasser en fort. Sur une route troite, Tristan chevauchait la gauche de Kaherdin, qui de sa main droite retenait par les rnes le palefroi dIseut aux Blanches Mains. Or, le palefroi buta dans une flaque deau. Son sabot fit rejaillir leau si fort sous les vtements dIseut quelle en fut toute mouille et sentit la froidure plus haut que son genou. Elle jeta un cri lger, et dun coup dperon enleva son cheval en riant dun rire si haut et si clair que Kaherdin, poignant aprs elle et layant rejointe, lui demanda :
    Belle sur, pourquoi riez-vous ?
    Pour un penser qui me vint, beau frre. Quand cette eau a jailli vers moi, je lui ai dit : Eau, tu es plus hardie que ne fut jamais le hardi Tristan ! Cest de quoi jai ri. Mais dj jai trop parl, frre, et men repens.
    Kaherdin, tonn, la pressa si vivement quelle lui dit enfin la vrit de ses noces.
    Alors Tristan les rejoignit, et tous trois chevauchrent en silence jusqu la maison de chasse. L Kaherdin appela Tristan parlement, et lui dit :
    Sire Tristan, ma sur ma avou la vrit de ses noces. Je vous tenais pair et compagnon. Mais vous avez fauss votre foi et honni ma parent. Dsormais, si vous ne me faites droit, sachez que je vous dfie.
    Tristan lui rpondit :
    Oui, je suis venu parmi vous pour votre malheur. Mais apprends ma misre, beau doux ami, frre et compagnon, et peut-tre ton cur sapaisera. Sache que jai une autre Iseut, plus belle que toutes les femmes, qui a souffert et qui souffre encore pour moi maintes peines. Certes ta sur maime et mhonore ; mais, pour lamour de moi, lautre Iseut traite plus dhonneur encore que ta sur ne me traite, un chien que je lui ai donn. Viens ; quittons cette chasse, suis-moi o je te mnerai ; je te dirai la misre de ma vie.
    Tristan tourna bride et brocha son cheval. Kaherdin poussa le sien sur ses traces. Sans une parole, ils coururent jusquau plus profond de la fort. L, Tristan dvoila sa vie Kaherdin. Il dit comment, sur la mer, il avait bu lamour et la mort ; il dit la tratrise des barons et du nain, la reine mene au bcher, livre aux lpreux, et leurs amours dans la fort sauvage ; comment il lavait rendue au roi Marc, et comment, layant fuie, il avait voulu aimer Iseut aux Blanches Mains ; comment il savait dsormais quil ne pouvait vivre ni mourir sans la reine.
    Kaherdin se tait et stonne. Il sent sa colre qui malgr lui sapaise.
    Ami, dit-il enfin, jentends merveilleuses paroles, et vous avez mu mon cur piti : car vous avez endur telles peines dont Dieu garde chacun et chacune ! Retournons vers Carhaix : au troisime jour, si je puis, je vous dirai ma pense.

    En sa chambre, Tintagel, Iseut la Blonde soupire cause de Tristan quelle appelle. Laimer toujours, elle na dautre penser, dautre espoir, dautre vouloir. En lui est tout son dsir, et depuis deux annes elle ne sait rien de lui. O est-il ? en quel pays ? vit-il seulement ?
    En sa chambre, Iseut la Blonde est assise, et fait un triste lai damour. Elle dit comment Guron fut surpris et tu pour lamour de la dame quil aimait sur toute chose, et comment par ruse le comte donna le cur de Guron manger sa femme, et la douleur de celle-ci.
    La reine chante doucement ; elle accorde sa voix la harpe. Les mains sont belles, le lai bon, le ton bas et douce la voix.
    Or, survient Kariado, un riche comte dune le lointaine. Il tait venu Tintagel pour offrir la reine son service, et plusieurs fois depuis le dpart de Tristan, il lavait requise damour. Mais la reine rebutait sa requte et la tenait folie. Il tait beau chevalier, orgueilleux et fier, bien emparl, mais il valait mieux dans les chambres des dames quen bataille. Il trouva Iseut, qui faisait son lai. Il lui dit en riant :
    Dame, quel triste chant, triste comme celui de lorfraie ! Ne dit-on pas que lorfraie chante pour annoncer la mort ? Cest ma mort sans doute quannonce votre lai : car je meurs pour lamour de vous !
    Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que mon chant signifie votre mort, car jamais vous ntes venu cans sans mapporter nouvelle douloureuse. Cest vous qui toujours avez t orfraie ou chat-huant pour mdire de Tristan. Aujourdhui, quelle male nouvelle me direz-vous encore ?
    Kariado lui rpondit :
    Reine, vous tes irrite, et je ne sais de quoi ; mais bien fou qui smeut de vos dires ! Quoi quil advienne de la mort que mannonce lorfraie, voici donc la male nouvelle que vous apporte le chat-huant : Tristan, votre ami, est perdu pour vous, dame Iseut. Il a pris femme en autre terre. Dsormais, vous pourrez vous pourvoir ailleurs, car il ddaigne votre amour. Il a pris femme grand honneur, Iseut aux Blanches Mains, la fille du duc de Bretagne.
    Kariado sen va, courrouc. Iseut la Blonde baisse la tte et commence pleurer.

    Au troisime jour, Kaherdin appelle Tristan :
    Ami, jai pris conseil en mon cur. Oui, si vous mavez dit vrit, la vie que vous menez en cette terre est forsennerie et folie, et nul bien nen peut rsulter ni pour vous ni pour ma sur Iseut aux Blanches Mains. Donc entendez mon propos. Nous voguerons ensemble vers Tintagel ; vous reverrez la reine, et vous prouverez si toujours elle vous regrette et vous porte foi. Si elle vous a oubli, peut-tre alors aurez-vous plus chre Iseut ma sur, la simple, la belle. Je vous suivrai : ne suis-je pas votre pair et votre compagnon ?
    Frre, dit Tristan, on dit bien : Le cur dun homme vaut tout lor dun pays.
    Bientt, Tristan et Kaherdin prirent le bourdon et la chape des plerins, comme sils voulaient visiter les corps saints en terre lointaine. Ils prirent cong du duc Hol. Tristan emmenait Gorvenal, et Kaherdin un seul cuyer. Secrtement, ils quiprent une nef et vogurent vers la Cornouailles.
    Le vent leur fut lger et bon, tant quils atterrirent un matin, avant laurore, non loin de Tintagel, dans une crique dserte, voisine du chteau de Lidan. L, sans doute, Dinas de Lidan, le bon snchal, les hbergerait et saurait cacher leur venue.
    Au petit jour, les deux compagnons montaient vers Lidan, quand ils virent venir derrire eux un homme qui suivait la mme route, au petit pas de son cheval. Ils se jetrent sous bois, mais lhomme passa sans les voir, car il sommeillait en selle. Tristan le reconnut :
    Frre, dit-il tout bas Kaherdin, cest Dinas de Lidan lui-mme. Il dort. Sans doute, il revient de chez son amie et rve encore delle : il ne serait pas courtois de lveiller, mais suis-moi de loin.
    Il rejoignit Dinas, prit doucement son cheval par la bride, et chemina sans bruit ses cts. Enfin, un faux pas du cheval rveilla le dormeur. Il ouvre les yeux, voit Tristan, hsite :
    Cest toi, cest toi, Tristan ! Dieu bnisse lheure o je te revois : je lai tant attendue !
    Ami, Dieu vous sauve ! Quelles nouvelles me direz-vous de la reine ?
    Hlas ! de dures nouvelles. Le roi la chrit et veut lui faire fte ; mais depuis ton exil elle languit et pleure pour toi. Ah ! pourquoi revenir prs delle ? Veux-tu chercher encore sa mort et la tienne ? Tristan, aie piti de la reine, laisse-la son repos !
    Ami, dit Tristan, octroyez-moi un don : cachez-moi Lidan, portez-lui mon message et faites que je la revoie une fois, une seule fois !
    Dinas rpondit :
    Jai piti de ma dame, et ne veux faire ton message que si je sais quelle test reste chre par-dessus toutes les femmes.
    Ah ! sire, dites-lui quelle mest reste chre par-dessus toutes les femmes, et ce sera vrit.
    Or donc, suis-moi, Tristan ; je taiderai en ton besoin.
    À Lidan, le snchal hbergea Tristan, Gorvenal, Kaherdin et son cuyer, et quand Tristan lui eut cont de point en point laventure de sa vie, Dinas sen fut Tintagel pour senqurir des nouvelles de la cour. Il apprit qu trois jours de l, la reine Iseut, le roi Marc, toute sa mesnie, tous ses cuyers et tous ses veneurs quitteraient Tintagel pour stablir au chteau de la Blanche-Lande, o de grandes chasses taient prpares. Alors Tristan confia au snchal son anneau de jaspe vert et le message quil devait redire la reine.






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  19. #19

      Edward Francis
    01/05/2007
    456
    10

    : - Tristan et Iseut :





    XVII

    DINAS DE LIDAN



    Bele amie, si est de nus :
    Ne vus sans mei, no je sanz vus.
    (Marie de France.)

    Dinas retourna donc Tintagel, monta les degrs et entra dans la salle. Sous le dais, le roi Marc et Iseut la Blonde taient assis lchiquier. Dinas prit place sur un escabeau prs de la reine, comme pour observer son jeu, et par deux fois, feignant de lui dsigner les pices, il posa sa main sur lchiquier : la seconde fois, Iseut reconnut son doigt lanneau de jaspe. Alors, elle eut assez jou. Elle heurta lgrement le bras de Dinas, en telle guise que plusieurs paonnets tombrent en dsordre.
    Voyez, snchal, dit-elle, vous avez troubl mon jeu, et de telle sorte que je ne saurais le reprendre.
    Marc quitte la salle, Iseut se retire en sa chambre, et fait venir le snchal auprs delle :
    Ami, vous tes messager de Tristan ?
    Oui, reine, il est Lidan, cach dans mon chteau.
    Est-il vrai quil ait pris femme en Bretagne ?
    Reine, on vous a dit vrit. Mais il assure quil ne vous a point trahie ; que, pas un seul jour, il na cess de vous chrir par-dessus toutes les femmes ; quil mourra sil ne vous revoit, une fois seulement : il vous semont dy consentir, par la promesse que vous lui fates le dernier jour o il vous parla.
    La reine se tut quelque temps, songeant lautre Iseut. Enfin, elle rpondit :
    Oui, au dernier jour o il me parla, jai dit, il men souvient : Si jamais je revois lanneau de jaspe vert, ni tour, ni fort chteau, ni dfense royale ne mempcheront de faire la volont de mon ami, que ce soit sagesse ou folie
    Reine, deux jours dici la cour doit quitter Tintagel pour gagner la Blanche-Lande. Tristan vous mande quil sera cach sur la route, dans un fourr dpines. Il vous mande que vous le preniez en piti.
    Je lai dit : ni tour, ni fort chteau, ni dfense royale ne mempcheront de faire la volont de mon ami.
    Le surlendemain, tandis que toute la cour de Marc sapprtait au dpart de Tintagel, Tristan et Gorvenal, Kaherdin et son cuyer revtirent le haubert, prirent leurs pes et leurs cus, et par des chemins secrets se mirent la voie vers le lieu dsign. À travers la fort, deux routes conduisaient vers la Blanche-Lande : lune belle et bien ferre, par o devait passer le cortge, lautre pierreuse et abandonne. Tristan et Kaherdin apostrent sur celle-ci leurs deux cuyers : ils les attendraient en ce lieu, gardant leurs chevaux et leurs cus. Eux-mmes se glissrent sous-bois et se cachrent dans un fourr. Devant ce fourr, sur la route, Tristan dposa une branche de coudrier o senlaait un brin de chvrefeuille.
    Bientt le cortge apparat sur la route. Cest dabord la troupe du roi Marc. Viennent en belle ordonnance les fourriers et les marchaux, les queux et les chansons, viennent les chapelains, viennent les valets de chiens menant lvriers et brachets, puis les fauconniers portant les oiseaux sur le poing gauche, puis les veneurs, puis les chevaliers et les barons ; ils vont leur petit train, bien arrangs deux par deux, et il fait beau les voir, richement monts sur chevaux harnachs de velours sem dorfvrerie. Puis le roi Marc passa et Kaherdin smerveillait de voir ses privs autour de lui, deux de- et deux de-l, habills tous de drap dor ou dcarlate.
    Alors savance le cortge de la reine. Les lavandires et les chambrires viennent en tte, ensuite les femmes et les filles des barons et des comtes. Elles passent une une ; un jeune chevalier escorte chacune delles. Enfin approche un palefroi mont par la plus belle que Kaherdin ait jamais vue de ses yeux : elle est bien faite de corps et de visage, les hanches un peu basses, les sourcils bien tracs, les yeux riants, les dents menues ; une robe de rouge samit la couvre ; un mince chapelet dor et de pierreries pare son front poli.
    Cest la reine, dit Kaherdin voix basse.
    La reine ? dit Tristan ; non, cest Camille sa servante.
    Alors sen vient, sur un palefroi vair, une autre damoiselle plus blanche que neige en fvrier, plus vermeille que rose ; ses yeux clairs frmissent comme ltoile dans la fontaine.
    Or, je la vois, cest la reine ! dit Kaherdin.
    Eh ! non, dit Tristan, cest Brangien la Fidle.
    Mais la route sclaira tout coup, comme si le soleil ruisselait soudain travers les feuillages des grands arbres, et Iseut la Blonde apparut. Le duc Andret, que Dieu honnisse ! chevauchait sa droite.
    À cet instant, partirent du fourr dpines des chants de fauvettes et dalouettes, et Tristan mettait en ces mlodies toute sa tendresse. La reine a compris le message de son ami. Elle remarque sur le sol la branche de coudrier o le chvrefeuille senlace fortement, et songe en son cur : Ainsi va de nous, ami ; ni vous sans moi, ni moi sans vous. Elle arrte son palefroi, descend, vient vers une haquene qui portait une niche enrichie de pierreries ; l, sur un tapis de pourpre, tait couch le chien Petit-Cr : elle le prend entre ses bras, le flatte de la main, le caresse de son manteau dhermine, lui fait mainte fte. Puis, layant replac dans sa chsse, elle se tourne vers le fourr dpines et dit voix haute :
    Oiseaux de ce bois, qui mavez rjouie de vos chansons, je vous prends louage. Tandis que mon seigneur Marc chevauchera jusqu la Blanche-Lande, je veux sjourner dans mon chteau de Saint-Lubin. Oiseaux, faites-moi cortge jusque-l ; ce soir, je vous rcompenserai richement, comme de bons mnestrels.
    Tristan retint ses paroles et se rjouit. Mais dj Andret le Flon sinquitait. Il remit la reine en selle, et le cortge sloigna.

    Or, coutez une male aventure. Dans le temps o passait le cortge royal, l-bas, sur lautre route o Gorvenal et lcuyer de Kaherdin gardaient les chevaux de leurs seigneurs, survint un chevalier en armes, nomm Bleheri. Il reconnut de loin Gorvenal et lcu de Tristan : Quai-je vu ? pensa-t-il ; cest Gorvenal et cet autre est Tristan lui-mme. Il peronna son cheval vers eux et cria : Tristan ! Mais dj les deux cuyers avaient tourn bride et fuyaient. Bleheri, lanc leur poursuite, rptait :
    Tristan ! Arrte, je ten conjure par ta prouesse !
    Mais les cuyers ne se retournrent pas. Alors Bleheri cria :
    Tristan ! Arrte, je ten conjure par le nom dIseut la Blonde !
    Trois fois il conjura les fuyards par le nom dIseut la Blonde. Vainement : ils disparurent, et Bleheri ne put atteindre quun de leurs chevaux, quil emmena comme sa capture. Il parvint au chteau de Saint-Lubin au moment o la reine venait de sy hberger. Et, layant trouve seule, il lui dit :
    Reine, Tristan est dans ce pays. Je lai vu sur la route abandonne qui vient de Tintagel. Il a pris la fuite. Trois fois je lui ai cri de sarrter, le conjurant au nom dIseut la Blonde ; mais il avait pris peur, il na pas os mattendre.
    Beau sire, vous dites mensonge et folie : comment Tristan serait-il en ce pays ? Comment aurait-il fui devant vous ? Comment ne se serait-il pas arrt, conjur par mon nom ?
    Pourtant, dame, je lai vu, telles enseignes que jai pris lun de ses chevaux. Voyez-le tout harnach, l-bas, sur laire.
    Mais Bleheri vit Iseut courrouce. Il en eut deuil, car il aimait Tristan et la reine. Il la quitta, regrettant davoir parl.
    Alors, Iseut pleura et dit : Malheureuse ! jai trop vcu, puisque jai vu le jour o Tristan me raille et me honnit ! Jadis, conjur par mon nom, quel ennemi naurait-il pas affront ? Il est hardi de son corps : sil a fui devant Bleheri, sil na pas daign sarrter au nom de son amie, ah ! cest que lautre Iseut le possde ! Pourquoi est-il revenu ? Il mavait trahie, il a voulu me honnir par surcrot ! Navait-il pas assez de mes tourments anciens ? Quil sen retourne donc, honni son tour, vers Iseut aux Blanches Mains !
    Elle appela Perinis le Fidle, et lui redit les nouvelles que Bleheri lui avait portes. Elle ajouta :
    Ami, cherche Tristan sur la route abandonne qui va de Tintagel Saint-Lubin. Tu lui diras que je ne le salue pas, et quil ne soit pas si hardi que doser approcher de moi, car je le ferais chasser par les sergents et les valets.
    Perinis se mit en qute, tant quil trouva Tristan et Kaherdin. Il leur fit le message de la reine.
    Frre, scria Tristan, quas-tu dit ? Comment aurais-je fui devant Bleheri, puisque, tu le vois, nous navons pas mme nos chevaux ? Gorvenal les gardait, nous ne les avons pas retrouvs au lieu dsign, et nous les cherchons encore.
    À cet instant revinrent Gorvenal et lcuyer de Kaherdin : ils confessrent leur aventure.
    Perinis, beau doux ami, dit Tristan, retourne en hte vers ta dame. Dis-lui que je lui envoie salut et amour, que je nai pas failli la loyaut que je lui dois, quelle mest chre par-dessus toutes les femmes ; dis-lui quelle te renvoie vers moi me porter sa merci : jattendrai ici que tu reviennes.
    Perinis retourna donc vers la reine et lui redit ce quil avait vu et entendu. Mais elle ne le crut pas :
    Ah ! Perinis, tu tais mon priv et mon fidle, et mon pre tavait destin, tout enfant, me servir. Mais Tristan lenchanteur ta gagn par ses mensonges et ses prsents. Toi aussi, tu mas trahie ; va-ten !
    Perinis sagenouilla devant elle :
    Dame, jentends paroles dures. Jamais je neus telle peine en ma vie. Mais peu me chaut de moi : jai deuil pour vous, dame, qui faites outrage mon seigneur Tristan, et qui trop tard en aurez regret.
    Va-ten, je ne te crois pas ! Toi aussi, Perinis, Perinis le Fidle, tu mas trahie !
    Tristan attendit longtemps que Perinis lui portt le pardon de la reine. Perinis ne vint pas.

    Au matin, Tristan satourne dune grande chape en lambeaux. Il peint par places son visage de vermillon et de brou de noix, en sorte quil ressemble un malade rong par la lpre. Il prend en ses mains un hanap de bois vein recueillir les aumnes et une crcelle de ladre.
    Il entre dans les rues de Saint-Lubin, et, muant sa voix, mendie tous venants. Pourra-t-il seulement apercevoir la reine ?
    Elle sort enfin du chteau ; Brangien et ses femmes, ses valets et ses sergents laccompagnent. Elle prend la voie qui mne lglise. Le lpreux suit les valets, fait sonner sa crcelle, supplie voix dolente :
    Reine, faites-moi quelque bien ; vous ne savez pas comme je suis besogneux !
    À son beau corps, sa stature, Iseut la reconnu. Elle frmit toute, mais ne daigne baisser son regard vers lui. Le lpreux limplore, et ctait piti de lour ; il se trane aprs elle :
    Reine, si jose approcher de vous, ne vous courroucez pas ; ayez piti de moi, je lai bien mrit !
    Mais la reine appelle les valets et les sergents :
    Chassez ce ladre ! leur dit-elle.
    Les valets le repoussent, le frappent. Il leur rsiste et scrie :
    Reine, ayez piti !
    Alors Iseut clata de rire. Son rire sonnait encore quand elle entra dans lglise. Quand il lentendit rire, le lpreux sen alla. La reine fit quelques pas dans la nef du moutier ; puis, ses membres flchirent ; elle tomba sur les genoux, la tte contre le sol, les bras en croix.
    Le mme jour, Tristan prit cong de Dinas, tel dconfort quil semblait avoir perdu le sens, et sa nef appareilla pour la Bretagne.
    Hlas ! Bientt la reine se repentit. Quand elle sut par Dinas de Lidan que Tristan tait parti tel deuil, elle se prit croire que Perinis lui avait dit la vrit ; que Tristan navait pas fui, conjur par son nom ; quelle lavait chass grand tort. Quoi ! pensait-elle, je vous ai chass, vous, Tristan, ami ! Vous me hassez dsormais, et jamais je ne vous reverrai. Jamais vous napprendrez seulement mon repentir, ni quel chtiment je veux mimposer et vous offrir comme un gage menu de mon remords !
    De ce jour, pour se punir de son erreur et de sa folie, Iseut la Blonde revtit un cilice et le porta contre sa chair.



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